Dans le coffre de la voiture

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Encore ensommeillée, Olga s’accoude à son oreiller pour capturer la dernière scène de son rêve qui coule inexorablement vers le néant.

Dans le coffre de la voiture, le corps d’une jeune femme recroquevillée en position fœtale.

Elle ferme les yeux pour l’immortaliser dans sa mémoire, même si un frisson glisse le long de sa colonne vertébrale : celui normal du réveil ou celui, plus insidieux, de cette scène troublante.

La même lourdeur l’habite chaque matin. Elle dort bien pourtant. Sauf qu’affronter une nouvelle journée lui pèse. Sa routine matinale prendra le relais pour la soustraire à la réalité encore quelques minutes, jusqu’à l’arrivée au travail.

Elle exécute sa tâche avec minutie. Elle vérifie les véhicules de location remis après les trois années écoulées du contrat. Elle voit si la carrosserie est cabossée ou égratignée. Les banquettes sont-elles abîmées, déchirées, tachées? Les pneus, le moteur, la rouille… rien n’échappe à ses yeux expérimentés. Elle rédige et remet le rapport à la comptabilité qui verra, au besoin, à réclamer des frais à l’usager.

Ugo, peux-tu ouvrir le coffre s’il-te-plaît?

Comment ça ouvrir le coffre? Sers-toi de la clé comme à l’habitude.

Non Ugo. Je suis incapable.

Ben voyons! Qu’est-ce qui t’arrive à matin?

Ugo ouvre le coffre arrière sans difficulté en lançant une œillade de mépris à sa collègue. Olga le constate : le coffre est vide.

Ah les filles! assène-t-il dans un long soupir! As-tu besoin de vacances?

*

Elle négocie l’étalement de ses vacances. Ses lundis et vendredis s’arriment aux samedis et dimanches pour lui offrir un temps d’arrêt salvateur à son équilibre mental.

Elle en profite pour découvrir sa ville natale, celle qu’elle habite depuis sa naissance. Une ville qui se résume au quadrilatère sécuritaire de l’épicerie, de la pharmacie, du bureau de poste et de la boulangerie. Le quadrilatère où sommeille un minuscule parc à la verdure jaunâtre, aux arbres rachitiques. Trois bancs où se reposer, sauf que l’un d’entre eux est dénudé de siège. Il en reste deux, généralement occupés par des traînards assis sur le dossier, les pieds posés sur le siège; des jeunes qui devraient être à l’école et qui préfèrent l’enseignement des oiseaux, des passants, des nuages. Les trottoirs du quadrilatère montrent sans scrupule des vergetures, des rides grisâtres, des plaies éventrées. Une fine poussière bruine devant le soleil miteux, donnant à la cinquantenaire la sensation de se vêtir d’un vieux froc. L’odeur âcre de la levure ou les émanations venues du port s’infiltrent avec parcimonie dans les poumons des résidents du quartier. On s’habitue à tout, non?

Elle défraie les coûts des tournées touristiques avec ses maigres économies. Elle découvre les murales à caractère social sur lesquelles revendiquent des citoyens pour l’accroissement de logements sociaux, une équité pour le travail invisible des femmes ou l’historique de leur émancipation grâce au droit de vote. Des murales exhibent les visages des communautés culturelles attablées devant des paniers de fruits et de légumes colorés. Cette tournée lui donne le sentiment de visiter un musée à ciel ouvert et lui ouvre la porte à des lieux inconnus de sa ville natale. Une autre exploration l’amène dans trois parcs nature de la métropole. Des parcs se baignant dans les rivières entourant sa ville. Des parcs respirant la verdure, la fraîcheur, la lumière, la beauté. Une beauté dont elle ignorait l’existence.

Cette fin de semaine-ci, elle se risque dans un quartier accessible à des heures précises : entre huit et neuf heures, entre midi et treize heures, entre 18 et 19 heures les piétons et les automobilistes peuvent sortir et entrer comme s’il fallait franchir un pont-levis pour accéder à ce royaume. Elle marche quasiment sur la pointe des pieds pour respecter la quiétude des lieux. Tout est propre. Les devantures des propriétés imposent avec les pierres grises habillées de lierre. Les tourelles cajolent les hêtres et les érables majestueux. Les châtelets se posent dociles de part et d’autres d’allées larges, sans moisissures ou taches de sang sur les trottoirs. Ébaubie, elle redresse les épaules et respire en profondeur pour s’imprégner de ce décor de contes de fées. Bientôt l’heure sonne, elle doit franchir la grille pour éviter d’être emprisonnée dans un donjon. Tout cela dans sa propre ville!

*

La dernière fin de semaine de vacances s’ouvre à Olga, rajeunie par ses découvertes au fil de l’été : des lieux enchanteurs existent dans sa ville plus grande que son quartier; le soleil s’élève haut dans le ciel des partages de la société des nations dans laquelle elle vit.

Sans savoir ni comment ni pourquoi, elle sort de la station de métro qui donne sur une rue piétonne, dans un quartier inexploré de la ville. L’air est bon, le soleil culbute sur les nuages, peu de piétons déambulent, sans doute au travail à cette heure du jour.

Dis-donc, tu en as du front tout le tour de la tête pour percer le béton, en quête de lumière! Tu en as du cran pour briser les conventions, sortir du rang d’un parterre bien entretenu pour voir d’autres cieux. Tu ne crains pas d’être écrasée?

La touriste jette un regard autour d’elle. Personne ne l’a vue s’adresser à la fleur malgré le sentiment de culpabilité qui la gagne. Parler à une fleur. Faut être malade! se dit-elle en silence. Olga envie cette fronde de la fleur. Elle s’en veut de marcher la tête dans les épaules, méfiante, épiant tout ce qui l’entoure. Elle déteste se voir observer les consignes sans jamais se rebuter.

Je suis une vraie pâte molle!

Un serrement à la gorge bloque une larme qui se pointe.

Elle entre dans un café. L’espace est vaste, bien éclairé par deux larges vitrines. Une dizaine de chevalets occupent la place. Tout au fond, une dame la salue.

Venez prendre un café.

Assise au comptoir, la cliente trempe un biscotti dans le cappuccino vraiment délectable. Cette dégustation la fortifie.

Pourquoi tous ces chevalets?

C’est un espace d’apprentissage. Avez-vous déjà peint?

Non répond-elle, les yeux écarquillés.

Ce lieu est pour vous. Vous enfilez une vieille chemise, vous prenez un pinceau et vous vous exécutez.

Je veux bien. Mais je viens de vous dire que je n’ai jamais fait ça de ma vie.

La néophyte s’installe au chevalet devant la vitrine. Elle tient un pinceau dans la main. Elle hésite. Plusieurs couleurs se trouvent sur la table tout à côté. Je vais avoir l’air d’une vraie folle. J’ai jamais touché à de la peinture. Qu’est-ce que je vais dessiner?

Du fond de la pièce, comme pour répondre à cette pensée d’Olga, la dame intervient.

Lancez-vous.

Olga dépose le pinceau. Elle enduit son majeur d’une couleur puis l’étampe sur la toile. Son empreinte crée une tache. Elle répète le manège encore, et plus. Des taches de sang, de rouille, de sueur emplissent la toile. Avec ses mains, elle trace des taches de rancune, de colère, de tristesse innommables. Toutes les noirceurs de sa vie encrassée s’entremêlent les unes aux autres. Elle se recule pour admirer sa création. Étonnée, elle remarque le chemin de lumière au centre de la toile, une porte ouverte sur un ailleurs.

 

*

Encore ensommeillée, elle s’accoude à son oreiller pour capturer la dernière scène de son rêve qui coule inexorablement vers le néant.

Du coffre de la voiture émerge une femme, pieds nus, cheveux défaits, fougue conquérante accrochée aux yeux.

Olga comprend enfin la portée de ses rêves : prisonnière d’un espace clos, tapie dans ses certitudes, fermée à ses propres désirs, elle redoute la découverte. La fleur, plus vivante que jamais, lui fait signe d’aller au-delà des convenances, de foncer, de percer les armures qui la tiennent prisonnière de son existence. Au-delà des formes peintes sur la toile, elle s’attache à l’éclat de lumière qui ouvre la voie à la création, un chemin qui s’enjolive de peines et de misères, de doutes, d’incompréhensions, de ruptures pour faire germer des fleurs d’où, comme une abeille, elle pollinisera son jardin intérieur.

© Véronique Morel 2020, texte et photos

Ludivine

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Et si la mort n’était pas le contraire de la vie, et l’absence, simplement une autre forme de présence.*
Andrée Christensen

Hortense avance en âge. Depuis une quinzaine d’années, elle découvre les hameaux du Québec comme d’autres fréquentent la plage ou Balconville. Le village frontalier au lac immense dans lequel sommeille un monstre enchante la septuagénaire. Installée au gîte du passant de la place, elle prend le pouls des lieux, visite les attraits touristiques du village et boit un verre de vin pour accompagner le seul repas copieux qu’elle s’offrira durant les trois jours de son périple.

Tout est découverte lorsqu’elle pose les pieds au cimetière adossé à la forêt et portant son regard vers l’étendue des flots bleus. Hortense contemple les arbres majestueux qui ombragent le site.

L’un d’eux exhibe sa blessure aux intempéries, au soleil et à la nuit. Son cœur ne s’est jamais consolé de la violence survenue tôt dans sa vie de feuillu.

La visiteuse entoure l’arbre de ses bras trop courts pour embaumer la balafre.

Elle déambule dans les sentiers, hume l’air vivifiant, se penche pour lire une épitaphe, se dirige vers une pierre tombale intrigante ou majestueuse pour en connaître les propriétaires. Des hommes et des femmes ne sont plus que poussière; un autre a été mis en terre il y a quelques jours à peine. Recueillie, elle entend les harmoniques souterraines s’élever en chant angélique pour l’envelopper d’espérance. Sans connaître les hôtes qui reposent en paix, elle s’abandonne au lien affectif, à la communion des âmes qui vibre en elle.

 

Une petite croix se détache du regroupement de stèles. Hortense s’agenouille pour en lire l’inscription vétuste: Ludivine Marcheval ~ 1940-1950. Elle manque tomber à la renverse dans un mouvement de recul, puis s’avance à nouveau pour relire les mots qui la surprennent. Un serrement au ventre la chavire; ses yeux clignent pour retenir une larme!

*

En route vers les États-Unis, la famille Marcheval doit s’arrêter au village près de la frontière. La mère s’inquiète des douleurs qui l’assaillent depuis un moment. Elle réclame un médecin. Réserver une chambre à l’hôtel; trouver le médecin et le faire venir auprès de sa femme; s’impatienter devant l’agitation des enfants, le père ne sait plus où donner de la tête. Il hausse la voix.

Ludivine, amène tes frères jouer plus loin.

*

Assise au pied de la croix de bois, Hortense berce l’émotion qui l’envahit. Ludivine! Le prénom lumineux comme une luciole. Ludivine! L’amie d’enfance! Hortense tente de reprendre sa respiration, se passe la main dans les cheveux, geste machinal d’inconfort, de contrariété. Ludivine! Un frisson parcourt Hortense. Des larmes suffoquent sous ses paupières incrédules.

À l’époque, la mère d’Hortense avait consolé sa fillette en lui disant que le père de Ludivine trouverait un meilleur emploi aux États-Unis pour faire vivre sa famille.

Au moment du départ, Hortense et Ludivine s’étaient juré fidélité.

À la vie à la mort, avait pleuré Hortense.

Je te ferai signe dès que je saurai où j’habite.

À l’évocation de cette phrase, Hortense ressent la même gifle au cœur: celle d’une promesse brisée. Jamais Ludivine n’avait donné de nouvelles, aucune lettre n’était parvenue des États-Unis. Les jeux partagés, les rêves enrubannés dans des châteaux aux couleurs d’arc-en-ciel, leurs promenades main dans la main, toutes ces réminiscences s’étaient estompées au fil des décennies. Parfois, au détour d’un mot, d’un froissement de feuilles, du trille d’un oiseau, Hortense revivait un état de grâce avec Ludivine. Un coup de vent emportait l’émotion, laissant un goût d’amertume dans ses pensées.

Clouée sur place, Hortense scrute la pierre tombale. Elle lutte avec l’idée qu’il s’agit bien de Ludivine?

La croix funéraire occupe un espace débridé du cimetière. De sa tombe, Ludivine semble se frayer un chemin entre les monuments pour dérober, sur la table du paradis, un morceau de sucre à la crème onctueux, doré comme une lumière d’espérance.

Cette image réchauffe le cœur d’Hortense.

Au presbytère, on dépoussière le registre de 1950. Les noms des père et mère de la défunte le confirment.

Mourir aussi jeune, comment est-ce possible? Et que fait la dépouille de Ludivine dans ce village frontalier? Sa famille ne s’était pas exilée aux États-Unis?

Curieuse d’élucider le mystère, Hortense rencontre Edgar. Le fils du bedeau de l’époque est volubile, se souvient clairement des faits.

J’avais dix ans, l’âge de la petite. C’était un soir du mois d’août, entre chien et loup. Trois petits garçons apeurés alarment les gens assis sur leur galerie. Ils conduisent le docteur jusqu’à leur grande sœur étendue sur le sol au pied d’un arbre.

Elle s’est cassé le cou. Elle est morte.

Nous sommes stupéfaits. Mon père contacte monsieur le curé pour orchestrer les funérailles. Le prélat met un frein à ses empressements.

Quand nous aurons la certitude qu’elle a été baptisée et confirmée, nous lui offrirons des obsèques à l’église.

Dans l’attente de ces détails, mon père organise une chapelle ardente dans le salon chez-nous. La défunte repose sur les planches deux nuits et deux jours. Ma mère, déjà grosse, a été brave et courageuse. Elle a accueilli les membres de la famille éplorée et les voisins qui venaient les soutenir dans cette épreuve.

Je peux vous dire, chère madame, qu’on s’est surpris nous autres mêmes, les villageois, d’avoir eu autant de compassion pour des purs étrangers. Faut croire que l’âme de cette enfant-là nous a fait comprendre tout l’amour que le bon Dieu nous porte et que nous devons prodiguer à notre tour.

Moi, je me souviens de ma difficulté à dormir. Je voulais tenir compagnie à cette fille tellement belle. Je ne comprenais pas qu’on pouvait mourir aussi jeune. C’était ma première confrontation avec la mort.

Monsieur le curé a chanté des funérailles des plus sobres. Quelques propriétaires équins et des fermiers se sont cotisés pour payer les obsèques et la mise en terre. Les parents ne pouvaient amener les corps défunts avec eux aux États-Unis. Votre amie fut ensevelie ici, dans notre cimetière. Dans la fosse, on a également déposé un petit corps enveloppé dans un drap blanc, celui de sa sœur mort-née, étranglée par le cordon.

*

Le récit console Hortense. Dans un élan de pardon, elle s’agenouille devant la croix de bois. La vieille dame repense aux jours heureux de son enfance, elle et Ludivine assises sur les branches du chêne pour se lire des fables ou des poèmes, s’inventer des histoires de reines méchantes et de princesses délurées. Mieux qu’un ourson noir, Ludivine savait grimper aux arbres qui abritaient ses peines, la consolaient des disputes fréquentes avec ses frères et des réprimandes de son père, la comblaient de leur fraîcheur. Hortense cherche la paix devant l’absurdité de la mort de son amie.

L’absence de Ludivine engendre, dans l’émotion de l’endeuillée, la présence de deux fillettes inséparables. Hortense formule un souhait: laisser monter les souvenirs et les transcrire dans un cahier pour honorer la mémoire de Ludivine, son amie d’enfance.

© Véronique Morel, janvier 2020, texte et photos
* L’Isle aux abeilles noires, Andrée Christensen, éd. David 2018, p. 204

Amidouce

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Rien ne va plus au royaume du Père Noël. Le bonhomme souffre de courbatures, et son humeur décline à vue d’œil. Mère Noël s’en inquiète.

Qu’est-ce qui t’arrive mon Vieux? Je ne te comprends plus. Tu manques d’énergie, d’entrain. On dirait que tu n’as plus le goût à l’ouvrage.

Ne te fais pas de souci, sa Mère! Je ne suis pas malade. Sauf que… La livraison des cadeaux me stresse sans bon sens. Il y a de plus en plus de circulation dans le firmament. Un territoire vierge m’appartenait la nuit de Noël. Je voguais entre les étoiles, et mes rennes repéraient les volutes des cheminées pour atterrir en douceur, au son des cantiques et des rires. Tout cela a disparu.

Mère Noël lui prépare un chocolat chaud garni de mousse de lait sur laquelle se répandent des pépites de chocolat noir. Tout ce qui redonnera le sourire au Père Noël. Rien à faire. Le vieillard se renfrogne. Elle l’enlace de ses bras aimants.

Je ne veux pas te mettre de pression, sauf que la Grande Nuit sera bientôt là et nous ne sommes pas prêts. Mon Vieux, nous n’avons plus le choix. Le grand âge nous gagne. Il est temps de léguer l’entreprise à notre fille.

Sa Mère, voyons! Sois lucide! Amidouce n’a pas le panache qui m’a toujours distingué des autres.

Tut tut tut, comment peux-tu parler de même de notre chère fille. Amidouce est intelligente, racée. Son goût de l’aventure la mènera vers des cieux inconnus de nous. Faisons-lui confiance. Avec des yeux tout le tour de la tête, on ne lui passera pas un sapin!

Le vieux bonhomme n’entend même pas la fin de la phrase. Il ronfle déjà, un filet de chocolat dégoulinant dans sa barbe blanche.

Depuis un certain temps, les lutins dépérissent. Ils ne savent plus se taquiner, ni tirer la langue, ni se donner des pichenottes sur les oreilles. Les messages laissés par les enfants les émeuvent sans toutefois actionner le ressort qui les mettrait au travail pour combler les attentes des petits.

Mère Noël prend son courage à deux mains et organise une rencontre avec les lutins. Elle les informe qu’à l’avenir, Amidouce deviendra la responsable en chef de l’usine des cadeaux en remplacement de son père vieillissant.

Certains lutins applaudissent la décision. Ils ont envie de changement et savent très bien qu’Amidouce est celle qui fera ressortir leurs talents en leur confiant de nouvelles responsabilités. D’autres rouspètent, conscients que leurs habitudes seront chamboulées à partir de maintenant. Amidouce voit le monde d’un œil si différent du leur.

Amidouce est la bonté incarnée. Dès son jeune âge, elle accompagnait le Père Noël dans sa distribution de cadeaux. Ce soir-là, la nuit frissonnait sur les toits des maisons. La neige étendait son édredon sous les pas des passants. Son père était descendu dans une cheminée lorsqu’elle fut surprise par deux gaillards qui l’empoignèrent par les épaules et la plantèrent dans un banc de neige à l’orée du coteau.

Quand on te retrouvera au printemps, il t’aura poussé des feuilles à la place de ta cervelle!

Les rires narquois des rustres se perdirent dans le noir.

Au petit matin, lorsque son père la retrouva enfin, sa fille ne pouvait plus marcher, ses membres durcis comme des blocs de glace. Les médecins durent lui amputer les deux pieds. Elle apprit à se déplacer en rampant ou assise dans un traîneau à roulettes qu’elle conduisait avec dextérité.

Depuis de nombreuses années, l’entreprise familiale affronte des marchands sans scrupule qui déposent bien avant l’heure dite des colis au seuil des demeures. Ils enfreignent les règles du jeu, celles de garder la magie de Noël intacte.

Entourée des lutins attentifs, Amidouce relit les lettres des enfants adressées au Père Noël. Cette année, ils réclament de la beauté. Ils dessinent un monde où les jardins fleuriront encore et dans lesquels chanteront des oiseaux multicolores. Les enfants demandent au Père Noël de leur donner la matière première du rêve et de la créativité. Ils veulent soigner la planète, devenir artisans de paix et de fraternité.

Comment faire?

Les lutins, incrédules, se voient dans l’incapacité d’honorer de telles espérances.

Amidouce les rassure. Dans les serres chaudes du royaume givré, elle demande aux lutins de semer les graines desquelles germeront fleurs et fruits, fines herbes et tomates. Elle leur assigne les tâches à accomplir afin d’être au rendez-vous pour la nuit de Noël. Elle sait stimuler les troupes.

Nous n’avons plus de temps à perdre. Les secondes tombent à l’horloge du Temps; le décompte commence. À nous de répondre à la mission de Noël: rendre les enfants heureux, voir leurs yeux étinceler et leur cœur déborder de reconnaissance.

Au soir de la Grande Nuit, les lutins se réjouissent. Des cadeaux inusités engrossent la hotte du Père Noël: des bottes, des tricycles, des chapeaux et des traîneaux décorés de fleurs. Le vieil homme retrouve son cœur d’enfant et lance son attelage pour la distribution.

Les étoiles peuvent chanter d’allégresse: Amidouce et ses lutins ont répondu aux attentes des enfants. À nouveau cette année, Noël sera leur fête.

JOYEUX NOËL

Paix et réalisation de toutes vos espérances

© Véronique Morel, texte et photos

© Myriam Anouk Augereau (https://myriamanouk.wixsite.com/arts):
Marionnette fabriquée lors du Colloque Intervoices et de l’AQRP

Ma dernière lâcheté

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J’ai mal au ventre. Je suis à bout! À bout de moi, à bout de la vie!

Je suis incapable d’affronter une autre lâcheté, mes lâchetés.

Tu es née le 6 décembre 1989, au soir d’une tuerie innommable, seconde lâcheté.

J’avais tout vu, camouflée sous un pupitre. J’avais vu tomber les filles une à une, comme des feuilles d’automne ballottées par la tempête, des marionnettes aux ficelles coupées. Les cris d’horreur de mes compagnes abattues comme du bétail déchiraient mes tympans; les vociférations d’un fou incapable de voir les femmes s’émanciper me glaçaient le sang. J’avais si mal au ventre. Mon ventre voulait éclater. Pourquoi ne suis-je pas morte comme 14 d’entre elles?

Ce 6 décembre 1989, je suis à l’hôpital, il est 23 h 49, tu viens de naître. J’ai été transportée d’urgence lorsque les policiers ont réussi à me déterrer de ma torpeur. Les médecins ont bien tenté d’arrêter le travail d’une naissance hâtive, sans succès. Tu es née, prématurée, maigrichonne, rachitique. Tu pesais à peine quatre livres et l’incubateur viendrait à ta rescousse pour t’apprendre à respirer. Je crois que tu étais blonde, que tes yeux étaient bleus. Je le crois. Je t’ai à peine vue. Je ne voulais pas te voir. Je ne voulais pas te connaître. Les infirmières ont bien tenté, le lendemain matin, de nous présenter l’une à l’autre, mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas tenir dans mes bras une grenade prête à m’éclater au visage. Je ne voulais pas toucher au vermisseau puant l’abus, au chardon qui m’a déchiré les entrailles durant cinq mois. Je leur ai dit que je ne te voulais pas. De te donner. À qui te voudrait. Tu es entrée chez moi par la violence, par la haine, par le mépris. Une mine antipersonnel qui exploserait au moindre faux mouvement de ma part. J’étais si lâche!

Je revenais comme d’habitude par le sentier à travers le petit boisé. J’ai perçu une ombre, une bête féroce, tous crocs sortis. Je sentais son excitation, son pas s’approchant du mien même si je l’avais accéléré. Et le chacal s’est rué sur la jugulaire de l’agneau en resserrant sa poigne sur ma gorge.

Il m’a renversée.

Un grossier personnage! Il faut être minable pour ne pas avoir la décence de se présenter avant d’entrer dans l’intimité d’une personne. La hargne dans ses yeux m’a déchiré l’âme. Le guerrier m’a dépecé les entrailles avec sa lance de feu, repu de sa bestialité ordurière. De sa botte il a estampillé sa domination, l’écrasant comme un mégot sur mon bas-ventre. Il m’a craché au visage avant de se volatiliser dans la pénombre. J’étais déchiquetée, victime d’une première lâcheté.

J’ai pleuré toute la nuit, et tout le lendemain, et sans fin. J’ai pleuré. J’ai pleuré de grande peine parce qu’on avait violé mon intimité; j’ai pleuré de grande souffrance parce que le ventre me brûlait; j’ai pleuré de grande colère contre ce malotru sans scrupule dont je n’avais même pas vu le visage, même pas su le nom. J’ai pleuré sur ma condition de femme, trop souvent bafouée.

Je t’ai portée, tant bien que mal, plutôt mal que bien, sans aucun plaisir, dégoûtée. Je ne voyais rien de stimulant aux nausées, rien d’enrichissant à ta venue, rien de réconfortant à te prendre dans mes bras. J’étais incapable de t’aimer, toi, fruit d’un secret inavouable: celui du pouvoir d’un homme sur une femme. Ah! Lâchetés maudites! La sienne et la mienne!

Ce soir du 6 décembre, mes parents se sont affolés comme tous les Québécois, suite aux nouvelles rapportées. J’étais à Polytechnique; étais-je l’une des femmes assassinées? Tard dans la soirée, ils ont réussi à savoir où je me trouvais. À la première heure, le lendemain matin, ils se sont retrouvés dans ma chambre à l’hôpital, venant s’enquérir de ma santé. Ils avaient appris. Ils se confrontaient à leur rôle de grands-parents, à cette réalité dont ils n’avaient jamais entendu parler. Ils n’avaient pas encore fait ta connaissance.

– Je ne veux pas garder ce bébé.

– Ben voyons Pitchoune, tu files un mauvais coton. Tout va rentrer dans l’ordre. Tu vas voir, tu vas l’aimer.

Ils étaient étonnés de ne pas encore connaître le père. Quel père?

Tu es restée à l’hôpital. Tu avais besoin de soins pour atteindre le poids valable avant d’être admise dans la société civilisée dans laquelle nous vivions.

Cela a donné le temps à mes parents et à Françoise, ma marraine, de tenir conciliabule. Toutes les démarches ont été faites pour que tu sois adoptée et j’ai signé les papiers. Au moment opportun, je t’ai laissée partir dans les bras de Françoise, sans chagrin, sans aucun remord. Je ne t’ai jamais voulue. Tu étais cette petite chose ignoble qui était passée dans ma vie, pour laquelle je ne manifestais ni affection, ni désir, ni attrait, que de l’aversion. J’étais terrée dans cette peur qui m’avait transpercée ce soir de juillet. Il faisait toujours noir, c’était toujours la nuit.

J’ai tenté de reprendre mes cours en janvier au milieu du champ de bataille où subsistait l’odeur de chair trouée de balles, des cris de haine et de terreur résonnant sans cesse dans ma tête. J’ai tenté.

En mars, dans la grisaille de mars, à la fin de cet affreux mois d’hiver où tout est gris, tout est miteux, tout est sale, tout pue la fin d’une saison qui n’en finit plus, tout mène au désespoir, j’y suis allée.

Tapie dans mon cagibi, j’ai détaillé mon plan, avec la seule idée d’en finir. Après t’avoir écrit ce mot, c’en sera fait.

Un jour, tu auras 22 ans, l’âge auquel je tourne la dernière page de ma vie. Tu auras 22 ans, le cœur ouvert à l’amour, les yeux dévorant les apprentissages, les bras tendus vers des horizons à conquérir. Un jour, tu auras 22 ans, l’âge pour dire oui à la vie, l’âge des espérances et des accomplissements. Un jour, tu auras l’âge que j’avais en ce 6 décembre 1989. J’étais rayonnante, talentueuse, éprise de liberté, décidée à gravir les échelons qui feraient de moi une ingénieure en aérospatiale. J’allais réaliser mon rêve de fillette, celui de m’accomplir dans un univers qui me fascinait: explorer l’espace. Rien de moins.

L’univers de tes 22 ans aura quelle teinte? Dans vingt ans, seras-tu une femme sans crainte de traverser des boisés à la brunante? Seras-tu appréciée pour tes qualités intellectuelles, tes talents d’organisatrice, tes capacités à diriger le pays? Quel monde t’attend dans vingt ans? Celui de la reconnaissance ou de la condescendance? Un monde d’égalité et d’équité ou de disparité? Tes réflexions, tes interrogations, tes revendications seront-elles muselées ou serviront-elles de tremplin pour un mieux-vivre ensemble?

Je voudrais tant que cette hécatombe du 6 décembre 1989 déclenche une prise de conscience sur la place qu’on laisse aux femmes, sur les rapports harmonieux qu’on tente de créer entre les hommes et les femmes dans la sphère publique autant que dans la vie privée. Je souhaite que plus jamais, sur cette terre, un homme humilie, batte, tue une femme parce qu’elle est une femme.

Ces lâchetés m’ont achevée. Je suis devenue une loque. Je me ronge les ongles, j’ai les yeux bouffis faute de sommeil, gonflés par les pleurs intarissables dans lesquels je me noie un peu plus chaque jour. J’ai peur, je crains les pas derrière moi, je sursaute au moindre éclat de voix. Je longe les murs, la tête entre les épaules, le dos voûté. Je ne respire plus.

Tantôt, je scellerai ce petit cahier fleuri en espérant que toi seule en brises le sceau; tu comprendras alors que personne d’autre cette fois n’aura violé mon intimité. Toi seule y a droit. Je le rangerai dans mon tiroir, sous mes vêtements, pour qu’il soit trouvé le plus tard possible. Ensuite, je reviendrai dans la cuisine, j’allumerai le gaz et je m’assoirai. Je déposerai ma tête sur mes bras croisés en coussin nuageux. Je m’abandonnerai. Je me laisserai gazer jusqu’à ce que la flamme meure, éteinte comme celle de mon âme. Ce sera ma plus grande lâcheté.

Et pour la première et la dernière fois, je t’embrasse.

Plaque sur le mur extérieur de l’École polytechnique commémorant les 14 victimes de la tuerie.
(photo extraite du texte sur Wikipédia)

© Véronique Morel 2019, texte et photos

ATTENTION: Si quelqu’un de ton entourage pense s’enlever la vie, ou si toi-même tu planifies ce geste, je t’en supplie, appelle le 1-866-277-3553, peu importe l’heure ou le jour de la semaine. Une personne t’écoutera et t’aidera.

NOTE : L’ébauche de ce texte remonte à décembre 2009, vingt ans après le massacre de Polytechnique. Aujourd’hui, je m’autorise à le publier parce que la commémoration de l’événement me chavire. Je lance ce cri du cœur pour qu’enfin cesse la violence faite aux femmes. Serons-nous entendues?

Marché de Noël dans ma « salle de jeux »

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La résidence Les Appartements du Square Angus organise un marché de Noël.

J’aurai le bonheur de tenir kiosque pour y vendre et dédicacer mon recueil de nouvelles Courtepointe de vitraux – Catherine de Saint-Augustin, hospitalière en Nouvelle-France. Vous avez un échange de cadeaux au travail? Pensez Courtepointe de vitraux; le collègue s’en étonnera! On vous invite à souper? Remerciez vos hôtes avec Courtepointe de vitraux; ils se réjouiront de découvrir une autrice talentueuse! Il manque un petit quelque chose à maman qui ne manque de rien? Comblez-la avec Courtepointe de vitraux; elle aimera le lire installée dans son fauteuil, le châle sur les épaules et Minou ronronnant à ses pieds. Et l’ado? N’oublions pas l’ado! Les histoires romancées de Courtepointe de vitraux, inspirées de faits vécus, le captiveront. En d’autres mots, Courtepointe de vitraux remplace avec bonheur la bouteille de vin, la boîte de chocolats, ou le cossin inutile parce qu’on ne sait pas quoi enrubanner d’autre. Courtepointe de vitraux se lit volontiers d’un couvert à l’autre, ou se déguste un vitrail à la fois, chacune des nouvelles se suffisant à elle-même. L’idée vous plaît? C’est vendu!

Je vous invite en grand nombre à cet événement festif où vous découvrirez également les talents des artisanes et artisans participant à ce marché de Noël.

sapin de Noël en carton, création Véronique Morel

J’ai hâte de vous voir!

Marché de Noël des Appartements du Square Angus
Le samedi 7 décembre 2019, de 10 heures à 15 heures
3200, rue Omer-Lavallée à Montréal

Le transport en commun dessert bien la résidence. Les lignes 67 St-Michel (nord et sud) et 97 Mont-Royal (est et ouest) s’arrêtent coin St-Michel/William-Tremblay. Suivez le plan pour vous rendre à la résidence.

© Véronique Morel 2019, texte et photos