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JOURNAL DU 7e CIEL – 20 mai – 1er juin 2020… (J50-62)


L’arbre à méditations patiente.

Mes doigts ne savent plus calligraphier les lettres, les enrober des couleurs de l’arc-en-ciel, leur donner l’apparence de « ça va bien aller ». Il fallait un repli pour mes textes attachés en farandole. Ils devaient se tapir dans l’antre de l’écoute, dénouer la corde qui les étranglait.

20 mai, jour mémorable d’il y a quarante ans!

Un festival de cerfs-volants se joue devant mes yeux. Je grimpe à l’arbre pour juger leur déploiement, l’originalité de leurs arabesques, la durée de leur vol. Je me désole pour le petit mousse dont l’oiseau de papier s’écrase au sol, tel un projet de pays avorté. La soucoupe, virevoltante comme l’assiette chinoise du jongleur, me donne le tournis. Que dire du paon volant! D’une majesté silencieuse, il plane, porté par la brise minimaliste, brise de connivence, de confiance.

Déconfinement annoncé, ma fille m’invite à une rencontre dans son jardin le dimanche 23 mai. Les enfants pourront nous faire un câlin bedaine. En arrivant chez elle, ma tout-petite s’élance dans les bras de sa maman comme si elle ne l’avait pas vue depuis trois mois. Petit bout de femme et moi nous faisons des bonjours discrets, un sourire derrière mon masque. Elle évite de me toucher, cette enfant si câline en temps normal!

Alanguie, je me renfrogne dans mon fauteuil berçant, un livre à la main. Un motton dans la gorge. Cet état d’abêtissement me taraude, m’écrase au sol plus durement qu’un cerf-volant au souffle coupé. Déboussolée, je sonde ma léthargie.

Il m’aura fallu une semaine pour mettre le doigt sur le bobo, pour enfin pleurer ma peine. Mon vague à l’âme naît de cette expérience : en me voyant, ma tout-petite s’est tournée vers sa mère en criant de joie pour étouffer son trop-plein d’émotion de me retrouver en personne, privée depuis trop longtemps de mes bras aimants. Elle a bien intégré la règle d’éviter de donner des câlins. Je comprends enfin sa réaction de jouer près de moi sans me frôler.

Je suis une femme de touchers. J’accueille les membres de ma famille, mes amies, les gens que j’aime… en les étreignant. Combien de temps faudra-t-il avant de te prendre dans mes bras, heureuse de te saluer, de se raconter, toi et moi? Quand pourrai-je câliner ma tout-petite sans aucune crainte, dans le pur bonheur d’un instant de tendresse? Quand?

Je suis un cerf-volant avec ses hauts et ses bas devant l’arbre
qui devra bientôt passer chez le coiffeur!

© Véronique Morel 2020, texte, photos et vidéos