Marché de Noël dans ma « salle de jeux »

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La résidence Les Appartements du Square Angus organise un marché de Noël.

J’aurai le bonheur de tenir kiosque pour y vendre et dédicacer mon recueil de nouvelles Courtepointe de vitraux – Catherine de Saint-Augustin, hospitalière en Nouvelle-France. Vous avez un échange de cadeaux au travail? Pensez Courtepointe de vitraux; le collègue s’en étonnera! On vous invite à souper? Remerciez vos hôtes avec Courtepointe de vitraux; ils se réjouiront de découvrir une autrice talentueuse! Il manque un petit quelque chose à maman qui ne manque de rien? Comblez-la avec Courtepointe de vitraux; elle aimera le lire installée dans son fauteuil, le châle sur les épaules et Minou ronronnant à ses pieds. Et l’ado? N’oublions pas l’ado! Les histoires romancées de Courtepointe de vitraux, inspirées de faits vécus, le captiveront. En d’autres mots, Courtepointe de vitraux remplace avec bonheur la bouteille de vin, la boîte de chocolats, ou le cossin inutile parce qu’on ne sait pas quoi enrubanner d’autre. Courtepointe de vitraux se lit volontiers d’un couvert à l’autre, ou se déguste un vitrail à la fois, chacune des nouvelles se suffisant à elle-même. L’idée vous plaît? C’est vendu!

Je vous invite en grand nombre à cet événement festif où vous découvrirez également les talents des artisanes et artisans participant à ce marché de Noël.

sapin de Noël en carton, création Véronique Morel

J’ai hâte de vous voir!

Marché de Noël des Appartements du Square Angus
Le samedi 7 décembre 2019, de 10 heures à 15 heures
3200, rue Omer-Lavallée à Montréal

Le transport en commun dessert bien la résidence. Les lignes 67 St-Michel (nord et sud) et 97 Mont-Royal (est et ouest) s’arrêtent coin St-Michel/William-Tremblay. Suivez le plan pour vous rendre à la résidence.

© Véronique Morel 2019, texte et photos

Disparus

Misère! Veux-tu me dire où j’ai pu les cacher? Depuis plus d’un mois, je fouille partout: bibliothèque, tiroirs de cuisine et garde-manger, derrière les cadres, sous le lit, dans les poches de mon manteau, dans la sécheuse… tu sais, quand tu es désespérée!… et toujours rien. Va-t-y falloir que j’appelle saint Antoine?

Au début, j’ai cherché à travers les documents éparpillés près de mon ordinateur sans succès. Je me disais, ils doivent s’être glissés entre les pages d’un livre ou d’une revue. Regarde, ouvre le livre en éventail, secoue-le comme un vieux pommier, tu verras, tu vas trouver. Et bien non!

L’autre jour, je suis prise d’un fou rire, me souvenant d’avoir tant cherché la nourriture de mon chien. Mon toutou, un teckel, n’aurait jamais pu se dresser sur ses courtes pattes et aiguiller son museau effilé dans le sac de cinq kilos de nourriture. Qui donc la chapardait? J’avais bien trouvé quelques croquettes dans mes bottes de pluie, sans plus. Le sac se vidait à vue d’œil. Mes recherches n’avançaient à rien jusqu’à ce que, dans le silence d’une nuit sans lune, j’aperçoive une souris se faufiler à l’arrière du piano trônant dans le salon. Intriguée, j’ouvre le panneau du bas et, oh surprise!, les munitions chipées dans le sac avaient été transportées là par la famille de souris qui logeait dans le grenier de ma maison. Malheureusement, dans le cas qui m’occupe, je ne peux aller vérifier dans le piano si mes disparus s’y trouvent, l’instrument ne faisant plus partie de mon décor.

Je m’interroge toujours à savoir où peuvent-ils se trouver, les chenapans! En fait, la dernière fois que je les ai vus, c’est le soir du coup de vent innommable en début d’automne. Je sirotais ma tisane en prenant des notes dans mon calepin quand le vent s’est levé derrière un nuage menaçant, plongeant la ville dans l’obscurité. J’ai vite rentré ma tasse, mes notes, ma chaise, avant de revenir sur le balcon prendre la dernière brassée de ce qui restait sur la table, entre autres mes livres et… D’y penser m’attriste: se pourrait-il qu’ils aient profité de la panne d’électricité pour s’éclipser comme des oiseaux en quête de liberté? Mon doux! Bien sûr, je n’ai rien contre le fait qu’ils veuillent explorer des territoires inconnus, aller à la découverte d’espaces insoupçonnés, déployer leurs ailes créatrices de beauté dans des jardins mystérieux endormis derrière une grille! Sauf que…

Où êtes-vous? J’aimerais tant vous retrouver.

Récemment, j’ai eu à relire un papier important pour y apporter éventuellement des changements. Ce jour-là, je me suis assise par terre pour ouvrir le dernier tiroir du classeur dans lequel se trouve le coffret de sûreté qui contient mon testament – là n’est pas mon propos toutefois. D’un tour de clé, j’ai ouvert le coffre-fort pour… Ah! Je vous vois rigoler. Non, je n’ai pas trouvé de bouffe de chien! J’ai posé le document officiel sur la table et j’ai rangé le coffret. Avant de refermer le tiroir du classeur, je me suis demandé si, par hasard, je ne trouverais pas mes vagabonds jouant à la cachette. Allez, je mets le contenu du tiroir sans dessus dessous. C’est fou les papiers qu’on ramasse, qui s’accumulent. Cette fois, je les décortique un à un pour en déchiqueter au moins la moitié. L’autre moitié peut encore servir de référence au besoin.

Outre ces papiers officiels, une série de cartes de vœux débordent d’une enveloppe matelassée. Je les lis une à une. Certaines d’entre elles datent de plus de vingt ans. Quelles paroles tendres, sincères provenant d’amies, de frères et sœurs, de mon conjoint et de mes enfants. Que de souvenirs! Je revois les moments doux de ces années défiler devant mes yeux. Je compte bien mettre en valeur ces biens précieux dans un album et les agrémenter de bricolages de mon cru – du collimage à l’état pur!

Tiens donc, qu’est-ce que c’est? Une liasse de lettres attachées d’un ruban m’intrigue. Je renoue avec les émois d’un jeune homme fréquenté durant quelques semaines à l’été de mes quinze ans, juste avant qu’il ne retourne au pensionnat, d’où cette correspondance quasi hebdomadaire. Il relate le contenu de ses cours et détaille avec brio les locaux: réfectoire, salle de récréation, dortoir – le 3e lit à gauche, bibliothèque garnie à souhait. Il dépeint avec virtuosité l’immense terrain sur lequel poussent une végétation luxuriante, un potager généreux; de même que les facéties de la faune: jeunes cerfs, renards, dindons sauvages, hiboux et marmottes.

Mon correspondant maniait avec grâce la syntaxe et enjolivait ses missives d’un vocabulaire riche et coloré. Tout à coup, la lecture de ce poème…

Comme la chenille à mon enfance
Sort de son vieux cocon
À son tour à mon adolescence
Le nouveau papillon
Frappe doucement aux portes du jour
Quant à moi, à l’amour!
M.R.

… la lecture de ce poème m’émeut, mon cœur s’illumine en revoyant le visage poupin de mon prétendant; je frisonne à la pensée du frôlement de sa joue contre la mienne. Je peux passer ses lettres à la déchiqueteuse sans faire injure à son poème que j’avais mis en musique pour mieux l’ancrer dans mon souvenir. Il y a une dizaine d’années, j’ai appris par sa sœur qu’il s’était suicidé. Cette triste fin me chavire encore.

Voilà! Le ménage du dernier tiroir du classeur est terminé. Sauf que mes mots ne s’y sont pas égarés. Où vais-je donc les trouver?

Je les implore de revenir chatouiller mes pensées, réchauffer mes doigts, alimenter la flamme de ma création. J’ai besoin d’eux pour tisser de nouvelles dentelles de mots. Ils me manquent tant!

Revenez Mots chéris!

© Véronique Morel 2019, texte et photos

P.S. S’ils croisent votre route, auriez-vous la gentillesse de m’en informer! Merci à l’avance.

Composition française

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J’aime amener les élèves dans le boisé délimitant la cour de récréation. Parfois, ils ramassent des feuilles pour nourrir leur herbier. À certaines occasions, l’activité consiste à reconnaître les espèces d’oiseaux qui nichent dans les environs. Il m’arrive de leur demander d’identifier les insectes ou les petites bêtes qui s’amusent dans le sous-bois.

Tresses rousses ou brunes sautillantes; cheveux en chamaille comme un tas de foin; coude ou genou écorché; dent de lait en moins; ongles noircis par les jeux dans la terre : ces intrépides m’émerveillent toujours par leur candeur, leur soif d’apprendre, leur besoin de me faire plaisir et d’être aimés en retour.

Aujourd’hui, j’invite les enfants à explorer leur imaginaire. Ils doivent s’allonger ou s’adosser au pied d’un arbre et observer ce qu’ils voient. Je leur demande de noter trois mots sur leur carnet. De retour en classe, ces mots serviront d’aide-mémoire pour rédiger une courte histoire de trois phrases.

Vos phrases doivent contenir un sujet, un verbe et un complément. Vous pouvez enjoliver votre texte de quelques adjectifs.

La chasse aux arbres débute. Mes élèves, concentrés, répondent aux consignes avec talent. Certains toutefois n’ont pas le sens de l’émerveillement. Je m’appliquerai toute l’année à les stimuler par la lecture et le plaisir de jouer avec les mots.

***

La crinière échevelée vole au vent. Mon cheval galope dans le pré. Je suis un cow-boy heureux.

Maman s’inquiète pour son petit garçon. Elle pense qu’il a la rougeole. Mais non, maman, je suis tombé dans un panier de framboises!

 

Je veux être un peintre pour dessiner des belles affaires. Je ferais des feuilles vertes, jaunes pis noires. Pis dans le ciel, il y aurait un oiseau.

 

Je vois des branches. Je vois des feuilles. Je vois des nuages. Pis c’est tout!

 

 

 

 

 

 

Jason se perd en forêt. Il découvre une fronde accrochée à un arbre. Il décide de s’en servir pour se protéger des méchants loups.

Le bonhomme renverse une boîte d’allumettes. Un lutin à trois pattes s’empresse de les ramasser. Crac, des étincelles d’artifice remplissent le ciel.

La fée passe sous une arche en fer. Elle découvre des milliers de feuilles multicolores. Suis-je rendue au pays de l’Automne?

 

Le renne arrive du Pôle Nord. Il se jette dans un lac de feu pour se réchauffer. Pauvre Père Noël, il a perdu son taxi!

 

Le chat s’approche de l’eau. Attention de tomber, c’est froid! Minou se lèche les moustaches de contentement.

Dans mon rêve, il y a un chemin de lumière. Pour le rejoindre, je dois traverser une forêt de ventouses vertes. Le bras crochu d’une sorcière m’emprisonne dans sa barbe moussue.

 

Je grimpe dans l’arbre à guimauve. Je remplis mes bras du fruit délicieux. Je ne sais plus comment redescendre de l’arbre magique.

 

Un gnome sort de sa cachette. En chemin, son chapeau s’accroche à un bouquet de persil. Il devra sauter dans la crème fouettée pour se sortir de ce piège.

On dirait les doigts d’une grand-maman qui tricote un long foulard gris. Peut-être pour les lutins de la forêt. Ou pour ses petits-enfants malades.

La fourmi géante a un œil. Son œil mange les feuilles. Les autres feuilles se déguisent en mini-fourmis.

 

Pendant le repos des sorcières, les balais dansent. Ils nettoient le tapis de feuilles mortes. Pour récompense, ils enfilent des colliers aux teintes de citrouille.

 

Le monstre a croisé ses griffes comme une pince à glace. Il voulait enfermer toute la classe dans ses tentacules. Je me suis déguisé en feuilles pour secourir les élèves prisonniers.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La princesse joue de la harpe avec ses longs doigts. Ses notes multicolores s’envolent en flocons de neige. Les enfants admirent la féerie.

 

 

 

 

© Véronique Morel 2019, texte et photos
Photos d’arbres prises au Jardin botanique de Montréal

 

Laisser des traces

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Il peut sembler lourd de porter les traces du temps, de se fondre dans l’architecture d’un continent, nos yeux, notre nez et notre bouche devenant montagnes, vallées, lacs. Et pourtant! Le décor nous transforme autant que nous le modelons.

Le regard foudroyant du musicien m’a happée. D’un œil conquérant, il m’a laissée marcher dans ses pas, d’Italie en Grèce, de Londres à Constantinople. Le Petit Poucet de la musique polonaise a marqué d’un sceau indélébile ses prestations dans les grandes villes d’Europe, et même de l’Amérique.

Pour mon soixantième anniversaire, mes enfants m’ont offert une carte du Québec. Les points verts reliant les différents endroits où j’ai vécu au cours des six décennies ont tressé une toile d’araignée étonnante de laquelle s’entendaient mes rires d’enfant, mes émotions et mes pleurs, mes recherches de vérité. Mes traces, laissées dans les villages et les villes où j’ai habité, dessinent un berceau, dressent une table où sont attablés des enfants enjoués, sèchent les draps au grand vent et baignent mes élans amoureux.

Le musicien Szymanowski a imprégné le décor de son inspiration, l’a dessiné de notes vibrantes pour me dépeindre les couleurs de son pays, la Pologne.

La jubilaire s’est approprié l’immensité du Québec, a posé une étincelle de vitalité aux quatre points cardinaux du territoire à conquérir. Dans les sillons du temps, elle a semé les graines du pays à naître. Le compositeur a gagné le sien par son art! Elle et lui, compatriotes à leur manière.

 

© Véronique Morel 2019, texte et photo
Traces, photo prise à Villa Atma (musée sur Szymanowski), Zakopane, Pologne, été 2016

 

 

L’éventail usurpé (suite)

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L’éventail usurpé compte-t-il parmi les trois cent vingt-neuf répertoriés dans le coffre?


Ai-je une marraine à deux personnalités: l’une respectée de tous que l’on consultait pour des problèmes scolaires malgré son retrait de l’enseignement depuis belle lurette et l’autre, plus mystérieuse, sournoise et trompeuse? Qui est cette femme que je connais si mal? Perplexe, l’héritière demeure médusée.

Elle se lance le défi d’enquêter et de résoudre cette énigme emballante: l’usurpation de l’éventail! Elle pénètre dans un monde fantastique en explorant ces merveilles.

Les éventails, gainés d’étoffe ou enveloppés d’un papier de soie, imposent d’être manipulés avec minutie. À quelque vingt exceptions près, ils sont tous intacts, selon son œil néophyte. Certains portent des panaches de plumes, d’autres en papier cartonné ou en vélin se déplient en accordéon. Quelques-uns, montés sur des supports nacrés, arborent une dentelle aussi transparente qu’un vase de cristal. Et trois sont habillés de soie. Des paysages bucoliques, des oiseaux aux ailes déployées, des roses, des arbres, des nuages… chacun flamboie de beauté ou de curiosité. Parmi eux, celui que Biche évoque sans doute dans son journal. Elle l’a donc conservé!

Elle relit la demande de celui qui le réclamait. Il habite Londres. Elle pourrait tenter de le rejoindre, bien qu’il y ait plus de vingt ans que cette histoire soit survenue. Avant de le contacter, elle choisit de faire évaluer la collection de sa tante Violaine.

L’héritière tâtonne, ne connaissant rien aux objets en sa possession. Elle se renseigne auprès du président de l’association locale; celui-ci écarquille les yeux en dénombrant huit éventails dans le lot.

― Ce sont des pièces magnifiques! s’exclame-t-il en les examinant en tous sens avant de lui recommander la sommité en la matière; le Français Jobert Paravel saura évaluer la collection avec justesse.

***

Le taxi dépose la jeune femme chez monsieur Paravel. Désarmée par la courtoisie de son hôte, Yseult détaille le faciès du personnage: la finesse de son nez aussi élancé que ses doigts laisse présager un fin connaisseur. Elle le devine humant les effluves d’un grand vin ou d’un fromage vieilli à point. Ses gestes gracieux dansent devant l’air ébahi de la requérante.

Elle lui montre la collection complète, sauf les huit éventails de valeur prétendument supérieure. Avec déférence, il l’informe qu’on a dû la berner, qu’il n’est pas un expert à solliciter pour si peu!

― Vous pourriez récolter quelques maigres euros pour la totalité de la collection, ou les vendre à l’unité dans des bazars.

― Monsieur Paravel, je voulais d’abord créer le contact. En fait, je possède huit éventails qui méritent sans aucun doute une évaluation de votre part.

Ils se retrouvent le lendemain.

Elle lui remet l’éventail de soie. Il s’émeut comme le converti devant l’ostensoir. En extase, il le caresse, semblant baiser la main gantée d’une princesse. Il le soupèse, le déploie, le culbute, s’en évente, le ferme, l’ouvre à nouveau, évalue la pureté du tissu et l’authenticité du dessin avec sa loupe, s’étire les doigts pour en mesurer la longueur, effleure sa courbure – le galbe d’une amante en arrière pensée –, se voile à demi les yeux pour les rouler, coquins, à son interlocutrice.

― Madame, vous possédez une œuvre exceptionnelle. L’éventailliste Hokusai l’a peinte en 1795. Le musée Ota de Tokyo vous l’achèterait à prix d’or.

Il lui confie qu’il pourrait entreprendre les démarches avec le conservateur du musée, moyennant une commission.

― Madame, dites-moi, comment vous êtes-vous procuré cette pièce?

― J’en ai hérité de ma marraine.

― Et…

Après s’être raclé la gorge, l’expert poursuit.

― … savez-vous de qui elle l’a acquise?

Pour éviter d’offusquer son interlocutrice, il égrène ses mots avec la même délicatesse utilisée pour manipuler l’éventail. Malgré tout, la voix de l’expert transpire méfiance et suspicion. Il sait des choses qui échappent à Yseult.

― Je n’en ai aucune idée. Tante Biche… pardon! Violaine Aubuchon ne me parlait pas de son intérêt pour les éventails. J’ai découvert cette collection après sa mort.

Elle remet les éventails dans son sac, convaincue de se trahir.

― Je connais les ékraventuphiles et les relations amicales qui les unissent. Étaient-ils nombreux à vous avoir témoigné de la sympathie au moment de son décès?

― Quelques personnes sont venues prier à son chevet. Un dénommé Boucher m’a confié qu’il la trouvait magnifique dans sa robe couleur bleu nuit. Une dame lui a touché les mains en souvenir des nombreux échanges qu’elles avaient faits, de main à main.

Elle quitte les lieux, non sans avoir assuré monsieur Paravel d’une prochaine rencontre.

Revenue à l’hôtel, l’héritière réfléchit. Pièce unique, sa valeur patrimoniale vaut sans doute son pesant d’or. Dois-je m’en départir? Nul doute, je préférerais avoir l’argent plutôt que de conserver l’éventail dans son étui, bien rangé dans le coffret de cèdre. Monsieur Paravel se doute de quelque chose, assurément. Malgré tout, je dois retenir ses services. Moi seule, je n’y arriverai pas. Si, durant la négociation, il fait allusion au propriétaire réel de l’éventail usurpé, je lui proposerai un partage des revenus de la transaction. S’il ne parle de rien, je ferai l’innocente et j’empocherai la totalité du magot.

Fille unique d’une famille dont les branches s’éteindront avec elle, elle ne voit aucune utilité à conserver ce trésor. Je mandaterai Jobert Paravel à poursuivre les démarches auprès du musée. Lire sur une plaque de bronze, posée près de l’éventail, « Don de Yseult Bournival » me semble une belle façon de passer à la postérité, faute d’avoir des enfants pour me perpétuer dans le temps.

Ah oui! Ne pas oublier de brûler le journal de tante Biche dès mon retour à la maison. Ses écrits pourraient devenir compromettants!

De nouveau, elle rencontre la sommité des éventails à son musée personnel qu’il lui fait visiter. Il attire son attention sur les détails particuliers de certaines pièces. Il débarre une vitrine dans laquelle s’expose un éventail de mousseline incrustée de fils d’or pour lui faire admirer les moindres replis. Des reflets lumineux scintillent sur le mur à l’ouverture des baguettes.

Fascinée par la rutilance du miroitement, elle n’entend pas l’arrivée d’une troisième personne dans la pièce. Monsieur Paravel lui présente George Sunset, qui lui baise la main.

Les propos d’usage échangés, le gentleman anglais l’interpelle.

― Madame Bournival, parlons de la pièce 32BO22 qui se trouve dans votre collection.

Il lui fait lire un document qui s’avère être le certificat d’authenticité de l’éventail convoité. Les informations transmises par monsieur Paravel y sont inscrites, de même que le nom Blovski.

― L’inspecteur Sunset représente les intérêts de la dynastie Blovski. Ses clients recherchent l’objet précieux depuis sa disparition, soit l’éventail à propos duquel nous avons échangé lors de notre précédente rencontre.

Embarrassée, Yseult se sent pousser des griffes de tigresse.

― Que désirez-vous? Cet éventail m’appartient. J’en ai hérité en bonne et due forme. Je ne connais pas sa provenance. Je sais toutefois qu’il appartenait à Violaine Aubuchon, tante maternelle décédée il y près de deux ans maintenant. J’ai trouvé cet objet dans ses choses personnelles.

― Calmez-vous, madame Bournival, lui suggère l’individu au complet noir. Je comprends votre désarroi. Dites-nous de quelle façon votre tante s’est procuré l’éventail, et nous pourrons vérifier si le transfert s’est effectué dans les règles de l’art.

Elle chancelle, imaginant cet homme s’emparer du journal de sa marraine et découvrir la supercherie. Il faut éviter cela.

― Madame Aubuchon est morte brûlée vive dans l’incendie de sa demeure, confesse-t-elle la larme à l’œil. Je n’ai récupéré qu’un petit nombre d’effets personnels, dont cet éventail. Tous ses papiers ont brûlé. Le certificat de transfert à Violaine Aubuchon devait être du nombre.

Les deux hommes échangent un regard dubitatif, incrédules.

― J’avais compris que des amis de votre tante l’avaient vue dans son cercueil, lui sert monsieur Paravel, le sourire au coin des yeux.

Ai-je aussi hérité de la verve mensongère de tante Biche? Adieu la plaque au mur qui devait m’immortaliser!

Embarrassée, elle se ronge les ongles au rythme de sa respiration haletante.

Elle éclate en sanglots quand monsieur Paravel lui souffle à l’oreille « Tout finit par se savoir! »

© Véronique Morel 2019, texte et photos