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– Vous devez écrire un conte qui aura pour titre Le Vent rageur!

L’enseignante donne les consignes : date de remise, nombre de mots, un léger rappel de ce qu’est le conte. Et surtout, il doit être écrit à deux. Rosie et Romain s’accordent pour faire équipe. Les jeunes bénéficient du reste du cours pour détailler le plan et amorcer leur réflexion.

*

Le vent rageur!

Furieux de s’être fait voler sa route préférée de livraison de tourbillons, Zéphyr fulmine, perd la tête.

Il enjambe le ruisseau à la frontière du champ, soulève les dernières récoltes étendues au soleil d’automne, court, rage, tempête. Le vent rageur n’épargne rien, ni personne.

Zéphyr soulève la maison des Saugrenus au bout de ses bras. Il déracine un arbre pour éventrer celle de Cupidon.

Effrayée par la musique sépulcrale que chante le vent, la licorne sort de chez elle avec prudence, son frôlement d’ailes risquant de faire s’écrouler les murs amochés. Elle s’empresse de porter secours aux voisins : la dame geint, écrasée par une poutre; monsieur semble inconscient, allongé à ses côtés. Cupidon jette un regard autour d’elle, cherche les enfants. Où sont les jumeaux? Impuissante, elle appelle les services d’urgence – Cupidon garde toujours son téléphone à portée de main; au besoin, elle branche l’appareil dans la pointe de sa corne pour recharger la batterie… sauf que ce n’est pas le moment de discourir sur les avantages ou les inconvénients du téléphone intelligent – le temps presse, tenons-nous en à cela!

Souffler la maison des Saugrenus comme fétu de paille, assommer le toit de chez Cupidon comme on frappe la balle d’un circuit n’apaisent en rien le souffle vengeur de Zéphyr; simultanément, il arrache la toiture de la chambre de Frida comme on déchire la robe de la mariée le soir des noces. Sidéré par l’ampleur de sa folie destructrice, Zéphyr disparaît aussi sournoisement qu’il a surgi, s’évanouissant dans le fossé de l’autre côté de la route.

La licorne avait quitté son amie à peine une demi-heure plus tôt après avoir regardé un film ensemble. Distraite par l’imprimé flamboyant de la robe de Frida, captivée par l’éclat des fleurs qui la décorent, Cupidon avait refoulé son désir de la séduire en grignotant des cornflakes aux pépites de chocolat.

*

Les secours arrivés dans le décor la libèrent. Secoue-toi Cupidon. Accours auprès de Frida. Vérifie que tout va bien pour elle.

Sur place, elle constate une faible lueur s’échappant de la chambre déchapeautée de Frida.

Frida, je suis là. M’entends-tu?

Oui, tout va bien. Je cherche mon soulier.

Ce n’est pas le moment de te faire belle. Il faut sortir de chez toi avant que les murs s’effondrent. Viens m’ouvrir.

Je ne peux pas. Je cherche mon soulier.

Au passage de Zéphyr, des confettis de gyproc ont brisé l’œil de verre de Frida qu’elle retire toujours avant de se coucher. À demi-aveugle, elle s’est glissée de son lit pour tâter le plancher.

Propulsée par sa corne magique, Cupidon atterrit dans la chambre de Frida, battant son propre record de saut à la perche.

Mais pourquoi cherches-tu ton soulier Frida? Viens pieds nus jusque chez moi. Je te prêterai des pantoufles.

Mon soulier est moulé à ma jambe et sans ma jambe, je suis incapable de marcher.

Cupidon en perd la parole en observant Frida ramper jusque sous le lit à la recherche de son soulier. Alors, et seulement alors, elle pourra enfiler la jambe, se lever, se tenir debout, marcher et quitter la maison.

Sans distinguer les traits de Cupidon, Frida vibre à la voix chaude de contralto de son amante. Par son œil de cœur, Frida ressent les émotions de la licorne. Mon handicap l’a assommée pense-t-elle en déployant ses bras de gauche à droite pour retrouver son soulier.

Cupidon connaît Frida depuis toujours. Jamais elle n’aurait imaginé que son amoureuse portait un œil de verre et encore moins qu’elle enfilait une jambe artificielle pour marcher. Le regard lumineux de Frida envoûte autant que la grâce de ses mouvements. Qui aurait pu croire à pareils handicaps? À l’évidence, Cupidon portait et porte sur Frida un regard de tendresse, de désir; elle brûle du feu de l’amour. La pitié ne figure pas au menu.

Secoué, Zéphyr exècre cette romance à l’eau de rose entre Cupidon et Frida. Une pointe de jalousie s’émoustille et l’agite. Il quitte sa retraite pour semer la zizanie.

Railleur, enjôleur, il se déhanche et tend la main à la belle dont la robe de soie chatoie d’étoiles de cristal.

Ébloui, il entraîne Frida dans ses volutes. Borgne et unijambiste, frissonnante, elle se déploie en aurore boréale dans un ciel nordique.

*

Feuilles en mains, Rosie et Romain s’apprêtent à lire leur composition devant la classe. D’un geste théâtral, Zéphyr s’immisce par la fenêtre et émiette leur conte en un rai de poussière.

© Véronique Morel 2020, texte et photo soulier

© Louise Thérez 2020, œuvre Étoiles de cristal, https://www.facebook.com/impatiente.devivre.79

© Licorne, https://www.ungrandmarche.fr/merceries/p/customisation-textile/appliques-thermocollants-licorne-echevelee-tissus-paillet/2668176

https://www.ungrandmarche.fr/merceries/p/customisation-textile/appliques-thermocollants-licorne-echevelee-tissus-paillet/2668176