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Encore ensommeillée, Olga s’accoude à son oreiller pour capturer la dernière scène de son rêve qui coule inexorablement vers le néant.

Dans le coffre de la voiture, le corps d’une jeune femme recroquevillée en position fœtale.

Elle ferme les yeux pour l’immortaliser dans sa mémoire, même si un frisson glisse le long de sa colonne vertébrale : celui normal du réveil ou celui, plus insidieux, de cette scène troublante.

La même lourdeur l’habite chaque matin. Elle dort bien pourtant. Sauf qu’affronter une nouvelle journée lui pèse. Sa routine matinale prendra le relais pour la soustraire à la réalité encore quelques minutes, jusqu’à l’arrivée au travail.

Elle exécute sa tâche avec minutie. Elle vérifie les véhicules de location remis après les trois années écoulées du contrat. Elle voit si la carrosserie est cabossée ou égratignée. Les banquettes sont-elles abîmées, déchirées, tachées? Les pneus, le moteur, la rouille… rien n’échappe à ses yeux expérimentés. Elle rédige et remet le rapport à la comptabilité qui verra, au besoin, à réclamer des frais à l’usager.

Ugo, peux-tu ouvrir le coffre s’il-te-plaît?

Comment ça ouvrir le coffre? Sers-toi de la clé comme à l’habitude.

Non Ugo. Je suis incapable.

Ben voyons! Qu’est-ce qui t’arrive à matin?

Ugo ouvre le coffre arrière sans difficulté en lançant une œillade de mépris à sa collègue. Olga le constate : le coffre est vide.

Ah les filles! assène-t-il dans un long soupir! As-tu besoin de vacances?

*

Elle négocie l’étalement de ses vacances. Ses lundis et vendredis s’arriment aux samedis et dimanches pour lui offrir un temps d’arrêt salvateur à son équilibre mental.

Elle en profite pour découvrir sa ville natale, celle qu’elle habite depuis sa naissance. Une ville qui se résume au quadrilatère sécuritaire de l’épicerie, de la pharmacie, du bureau de poste et de la boulangerie. Le quadrilatère où sommeille un minuscule parc à la verdure jaunâtre, aux arbres rachitiques. Trois bancs où se reposer, sauf que l’un d’entre eux est dénudé de siège. Il en reste deux, généralement occupés par des traînards assis sur le dossier, les pieds posés sur le siège; des jeunes qui devraient être à l’école et qui préfèrent l’enseignement des oiseaux, des passants, des nuages. Les trottoirs du quadrilatère montrent sans scrupule des vergetures, des rides grisâtres, des plaies éventrées. Une fine poussière bruine devant le soleil miteux, donnant à la cinquantenaire la sensation de se vêtir d’un vieux froc. L’odeur âcre de la levure ou les émanations venues du port s’infiltrent avec parcimonie dans les poumons des résidents du quartier. On s’habitue à tout, non?

Elle défraie les coûts des tournées touristiques avec ses maigres économies. Elle découvre les murales à caractère social sur lesquelles revendiquent des citoyens pour l’accroissement de logements sociaux, une équité pour le travail invisible des femmes ou l’historique de leur émancipation grâce au droit de vote. Des murales exhibent les visages des communautés culturelles attablées devant des paniers de fruits et de légumes colorés. Cette tournée lui donne le sentiment de visiter un musée à ciel ouvert et lui ouvre la porte à des lieux inconnus de sa ville natale. Une autre exploration l’amène dans trois parcs nature de la métropole. Des parcs se baignant dans les rivières entourant sa ville. Des parcs respirant la verdure, la fraîcheur, la lumière, la beauté. Une beauté dont elle ignorait l’existence.

Cette fin de semaine-ci, elle se risque dans un quartier accessible à des heures précises : entre huit et neuf heures, entre midi et treize heures, entre 18 et 19 heures les piétons et les automobilistes peuvent sortir et entrer comme s’il fallait franchir un pont-levis pour accéder à ce royaume. Elle marche quasiment sur la pointe des pieds pour respecter la quiétude des lieux. Tout est propre. Les devantures des propriétés imposent avec les pierres grises habillées de lierre. Les tourelles cajolent les hêtres et les érables majestueux. Les châtelets se posent dociles de part et d’autres d’allées larges, sans moisissures ou taches de sang sur les trottoirs. Ébaubie, elle redresse les épaules et respire en profondeur pour s’imprégner de ce décor de contes de fées. Bientôt l’heure sonne, elle doit franchir la grille pour éviter d’être emprisonnée dans un donjon. Tout cela dans sa propre ville!

*

La dernière fin de semaine de vacances s’ouvre à Olga, rajeunie par ses découvertes au fil de l’été : des lieux enchanteurs existent dans sa ville plus grande que son quartier; le soleil s’élève haut dans le ciel des partages de la société des nations dans laquelle elle vit.

Sans savoir ni comment ni pourquoi, elle sort de la station de métro qui donne sur une rue piétonne, dans un quartier inexploré de la ville. L’air est bon, le soleil culbute sur les nuages, peu de piétons déambulent, sans doute au travail à cette heure du jour.

Dis-donc, tu en as du front tout le tour de la tête pour percer le béton, en quête de lumière! Tu en as du cran pour briser les conventions, sortir du rang d’un parterre bien entretenu pour voir d’autres cieux. Tu ne crains pas d’être écrasée?

La touriste jette un regard autour d’elle. Personne ne l’a vue s’adresser à la fleur malgré le sentiment de culpabilité qui la gagne. Parler à une fleur. Faut être malade! se dit-elle en silence. Olga envie cette fronde de la fleur. Elle s’en veut de marcher la tête dans les épaules, méfiante, épiant tout ce qui l’entoure. Elle déteste se voir observer les consignes sans jamais se rebuter.

Je suis une vraie pâte molle!

Un serrement à la gorge bloque une larme qui se pointe.

Elle entre dans un café. L’espace est vaste, bien éclairé par deux larges vitrines. Une dizaine de chevalets occupent la place. Tout au fond, une dame la salue.

Venez prendre un café.

Assise au comptoir, la cliente trempe un biscotti dans le cappuccino vraiment délectable. Cette dégustation la fortifie.

Pourquoi tous ces chevalets?

C’est un espace d’apprentissage. Avez-vous déjà peint?

Non répond-elle, les yeux écarquillés.

Ce lieu est pour vous. Vous enfilez une vieille chemise, vous prenez un pinceau et vous vous exécutez.

Je veux bien. Mais je viens de vous dire que je n’ai jamais fait ça de ma vie.

La néophyte s’installe au chevalet devant la vitrine. Elle tient un pinceau dans la main. Elle hésite. Plusieurs couleurs se trouvent sur la table tout à côté. Je vais avoir l’air d’une vraie folle. J’ai jamais touché à de la peinture. Qu’est-ce que je vais dessiner?

Du fond de la pièce, comme pour répondre à cette pensée d’Olga, la dame intervient.

Lancez-vous.

Olga dépose le pinceau. Elle enduit son majeur d’une couleur puis l’étampe sur la toile. Son empreinte crée une tache. Elle répète le manège encore, et plus. Des taches de sang, de rouille, de sueur emplissent la toile. Avec ses mains, elle trace des taches de rancune, de colère, de tristesse innommables. Toutes les noirceurs de sa vie encrassée s’entremêlent les unes aux autres. Elle se recule pour admirer sa création. Étonnée, elle remarque le chemin de lumière au centre de la toile, une porte ouverte sur un ailleurs.

 

*

Encore ensommeillée, elle s’accoude à son oreiller pour capturer la dernière scène de son rêve qui coule inexorablement vers le néant.

Du coffre de la voiture émerge une femme, pieds nus, cheveux défaits, fougue conquérante accrochée aux yeux.

Olga comprend enfin la portée de ses rêves : prisonnière d’un espace clos, tapie dans ses certitudes, fermée à ses propres désirs, elle redoute la découverte. La fleur, plus vivante que jamais, lui fait signe d’aller au-delà des convenances, de foncer, de percer les armures qui la tiennent prisonnière de son existence. Au-delà des formes peintes sur la toile, elle s’attache à l’éclat de lumière qui ouvre la voie à la création, un chemin qui s’enjolive de peines et de misères, de doutes, d’incompréhensions, de ruptures pour faire germer des fleurs d’où, comme une abeille, elle pollinisera son jardin intérieur.

© Véronique Morel 2020, texte et photos