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Et si la mort n’était pas le contraire de la vie, et l’absence, simplement une autre forme de présence.*
Andrée Christensen

Hortense avance en âge. Depuis une quinzaine d’années, elle découvre les hameaux du Québec comme d’autres fréquentent la plage ou Balconville. Le village frontalier au lac immense dans lequel sommeille un monstre enchante la septuagénaire. Installée au gîte du passant de la place, elle prend le pouls des lieux, visite les attraits touristiques du village et boit un verre de vin pour accompagner le seul repas copieux qu’elle s’offrira durant les trois jours de son périple.

Tout est découverte lorsqu’elle pose les pieds au cimetière adossé à la forêt et portant son regard vers l’étendue des flots bleus. Hortense contemple les arbres majestueux qui ombragent le site.

L’un d’eux exhibe sa blessure aux intempéries, au soleil et à la nuit. Son cœur ne s’est jamais consolé de la violence survenue tôt dans sa vie de feuillu.

La visiteuse entoure l’arbre de ses bras trop courts pour embaumer la balafre.

Elle déambule dans les sentiers, hume l’air vivifiant, se penche pour lire une épitaphe, se dirige vers une pierre tombale intrigante ou majestueuse pour en connaître les propriétaires. Des hommes et des femmes ne sont plus que poussière; un autre a été mis en terre il y a quelques jours à peine. Recueillie, elle entend les harmoniques souterraines s’élever en chant angélique pour l’envelopper d’espérance. Sans connaître les hôtes qui reposent en paix, elle s’abandonne au lien affectif, à la communion des âmes qui vibre en elle.

 

Une petite croix se détache du regroupement de stèles. Hortense s’agenouille pour en lire l’inscription vétuste: Ludivine Marcheval ~ 1940-1950. Elle manque tomber à la renverse dans un mouvement de recul, puis s’avance à nouveau pour relire les mots qui la surprennent. Un serrement au ventre la chavire; ses yeux clignent pour retenir une larme!

*

En route vers les États-Unis, la famille Marcheval doit s’arrêter au village près de la frontière. La mère s’inquiète des douleurs qui l’assaillent depuis un moment. Elle réclame un médecin. Réserver une chambre à l’hôtel; trouver le médecin et le faire venir auprès de sa femme; s’impatienter devant l’agitation des enfants, le père ne sait plus où donner de la tête. Il hausse la voix.

Ludivine, amène tes frères jouer plus loin.

*

Assise au pied de la croix de bois, Hortense berce l’émotion qui l’envahit. Ludivine! Le prénom lumineux comme une luciole. Ludivine! L’amie d’enfance! Hortense tente de reprendre sa respiration, se passe la main dans les cheveux, geste machinal d’inconfort, de contrariété. Ludivine! Un frisson parcourt Hortense. Des larmes suffoquent sous ses paupières incrédules.

À l’époque, la mère d’Hortense avait consolé sa fillette en lui disant que le père de Ludivine trouverait un meilleur emploi aux États-Unis pour faire vivre sa famille.

Au moment du départ, Hortense et Ludivine s’étaient juré fidélité.

À la vie à la mort, avait pleuré Hortense.

Je te ferai signe dès que je saurai où j’habite.

À l’évocation de cette phrase, Hortense ressent la même gifle au cœur: celle d’une promesse brisée. Jamais Ludivine n’avait donné de nouvelles, aucune lettre n’était parvenue des États-Unis. Les jeux partagés, les rêves enrubannés dans des châteaux aux couleurs d’arc-en-ciel, leurs promenades main dans la main, toutes ces réminiscences s’étaient estompées au fil des décennies. Parfois, au détour d’un mot, d’un froissement de feuilles, du trille d’un oiseau, Hortense revivait un état de grâce avec Ludivine. Un coup de vent emportait l’émotion, laissant un goût d’amertume dans ses pensées.

Clouée sur place, Hortense scrute la pierre tombale. Elle lutte avec l’idée qu’il s’agit bien de Ludivine?

La croix funéraire occupe un espace débridé du cimetière. De sa tombe, Ludivine semble se frayer un chemin entre les monuments pour dérober, sur la table du paradis, un morceau de sucre à la crème onctueux, doré comme une lumière d’espérance.

Cette image réchauffe le cœur d’Hortense.

Au presbytère, on dépoussière le registre de 1950. Les noms des père et mère de la défunte le confirment.

Mourir aussi jeune, comment est-ce possible? Et que fait la dépouille de Ludivine dans ce village frontalier? Sa famille ne s’était pas exilée aux États-Unis?

Curieuse d’élucider le mystère, Hortense rencontre Edgar. Le fils du bedeau de l’époque est volubile, se souvient clairement des faits.

J’avais dix ans, l’âge de la petite. C’était un soir du mois d’août, entre chien et loup. Trois petits garçons apeurés alarment les gens assis sur leur galerie. Ils conduisent le docteur jusqu’à leur grande sœur étendue sur le sol au pied d’un arbre.

Elle s’est cassé le cou. Elle est morte.

Nous sommes stupéfaits. Mon père contacte monsieur le curé pour orchestrer les funérailles. Le prélat met un frein à ses empressements.

Quand nous aurons la certitude qu’elle a été baptisée et confirmée, nous lui offrirons des obsèques à l’église.

Dans l’attente de ces détails, mon père organise une chapelle ardente dans le salon chez-nous. La défunte repose sur les planches deux nuits et deux jours. Ma mère, déjà grosse, a été brave et courageuse. Elle a accueilli les membres de la famille éplorée et les voisins qui venaient les soutenir dans cette épreuve.

Je peux vous dire, chère madame, qu’on s’est surpris nous autres mêmes, les villageois, d’avoir eu autant de compassion pour des purs étrangers. Faut croire que l’âme de cette enfant-là nous a fait comprendre tout l’amour que le bon Dieu nous porte et que nous devons prodiguer à notre tour.

Moi, je me souviens de ma difficulté à dormir. Je voulais tenir compagnie à cette fille tellement belle. Je ne comprenais pas qu’on pouvait mourir aussi jeune. C’était ma première confrontation avec la mort.

Monsieur le curé a chanté des funérailles des plus sobres. Quelques propriétaires équins et des fermiers se sont cotisés pour payer les obsèques et la mise en terre. Les parents ne pouvaient amener les corps défunts avec eux aux États-Unis. Votre amie fut ensevelie ici, dans notre cimetière. Dans la fosse, on a également déposé un petit corps enveloppé dans un drap blanc, celui de sa sœur mort-née, étranglée par le cordon.

*

Le récit console Hortense. Dans un élan de pardon, elle s’agenouille devant la croix de bois. La vieille dame repense aux jours heureux de son enfance, elle et Ludivine assises sur les branches du chêne pour se lire des fables ou des poèmes, s’inventer des histoires de reines méchantes et de princesses délurées. Mieux qu’un ourson noir, Ludivine savait grimper aux arbres qui abritaient ses peines, la consolaient des disputes fréquentes avec ses frères et des réprimandes de son père, la comblaient de leur fraîcheur. Hortense cherche la paix devant l’absurdité de la mort de son amie.

L’absence de Ludivine engendre, dans l’émotion de l’endeuillée, la présence de deux fillettes inséparables. Hortense formule un souhait: laisser monter les souvenirs et les transcrire dans un cahier pour honorer la mémoire de Ludivine, son amie d’enfance.

© Véronique Morel, janvier 2020, texte et photos
* L’Isle aux abeilles noires, Andrée Christensen, éd. David 2018, p. 204