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Papa m’a dit « Habille-toi, on va jouer dans le sable. »

Je me suis mise à sautiller, à taper des mains et à crier de joie.

« Fais vite, que m’a dit papa. Les grains de sable pourraient s’envoler sans nous. »

J’ai freiné les élans de joie qui voulaient sortir de mon cœur, j’ai couru jusqu’à ma chambre pour me vêtir du costume de plage à sable, m’habiller en pelleteuse de rêves.

« Vite Poucette! Vite! Je pars. »

« Attends-moi papa. J’arrive. »

J’ai descendu l’escalier sur les fesses, bondissant comme un ballon. J’ai atterri debout sur mes deux pieds. J’ai replacé mon chapeau de paille garni d’un petit bouquet de fleurs écarlates. J’étais chaussée de mes bottes parce que le sable, c’est presque toujours mouillé. J’avais mon imperméable sur le bras, au cas où la pluie nous surprendrait.

Nous avons roulé longtemps, longtemps. J’ai dormi, la tête appuyée sur mon épaule, mon index enlacé dans un tournicotis de couette frisée marron.

Les sautillements de la voiture sur la route cahoteuse m’ont réveillée. J’ai jeté un œil aux nuages menaçants, j’ai froncé les sourcils en leur disant : « Vous autres, allez jouer dans la forêt. La plage, c’est pour papa et moi. Allez, ouste! »

Papa a enfilé son sac à dos, il a posé sa casquette sur sa tête, il tenait ma main droite, tandis que ma gauche portait mon coffre rempli des accessoires indispensables pour la construction d’un château de sable. Papa transportait le panier à pique-nique et quelques outils de menuiserie.

Fleurs au solLes dunes traversées, nous avons marché un long moment avant d’arriver à destination au bout de la pointe. Les vaguelettes enjouées chatouillaient le sable, le recouvraient d’une pellicule transparente puis retournaient à la mer dans un cri joyeux.

Avec papa, nous avons ramassé un tas de sable gros comme un éléphant. Le château allait être de rêve! Puis, nous nous sommes mis à la tâche. Façonner des tours, des fenêtres, des balcons, de longs corridors menant à un donjon, un pont-levis, des chaînes pour le tenir, une étoile du Nord accrochée à la flèche du clocher, ça demandait une dextérité fine, un doigté d’expert.

Papa travaillait avec minutie. Il était un as de la menuiserie sablée. Il sciait les murs avec un bâton de popsicle, il tournait des rambardes autour de ses doigts, il dessinait des volutes avec une corde, tout en sifflotant le même air sur trois notes, son mantra.

Nous avons cassé une croûte rapide pour éviter l’assèchement du sable, au risque de voir la structure s’effondrer. En milieu d’après-midi, prise d’une grande lassitude, je me suis endormie au pied du château, le chapeau de paille me protégeant le visage des rayons hardis du soleil. J’entendais papa siffloter son mantra. Je percevais parfois son souffle chaud qu’il dirigeait sur quelques grains délinquants pour les chasser du château. Il a travaillé sans relâche, jusqu’à épuisement.

Je me suis réveillée au pied d’un château immense, aussi haut que moi. Il était féerique. Un vrai château de princesse! Une fois la surprise passée et la joie, estompée, j’ai réalisé que je ne voyais pas papa. Où était-il?

Papa?

Rien. Aucun son. Même le vent retenait son souffle.

Papa? Où es-tu papa?

Un nœud viscéral m’a tordu le ventre. Vite, j’ai bondi comme une biche apeurée à la recherche de mon papa. J’ai marché longtemps pour arriver de l’autre côté du château où j’ai enfin trouvé mon père amenuisé, diminué, rétréci. Papa était sur son déclin, épuisé par son dur labeur, comme le soleil sent le besoin de se retirer au crépuscule. J’ai vu la douleur lui transpercer le corps. Une junte de puces de sable avait envahi sa charpente corporelle et mon papa décrépissait à vue d’œil. J’ai voulu le secourir en le prenant dans ma main; une fine pluie sableuse coula comme une source entre mes doigts. À la tombée du jour, papa retourna à la terre s’y reposer en paix.

J’étais seule dans le silence de la nuit naissante. Seule sous un ciel étoilé dans lequel je cherchais l’étincellement de mon papa.

Je devais agir. Sois partir par devant, en empruntant la mer; j’avais une peur bleue de l’eau. Ou me terrer dans le château; son pont-levis était fermé, impossible d’y entrer. J’ai donc défait le chemin parcouru le matin même de notre escapade. Tout le long du sentier, j’ai ramassé les cailloux semés par papa à mon insu. Fleurs imaginaires d’un royaume inachevé, je les cueillais pour m’en faire un jardin japonais où j’irais chanter un mantra. J’ai marché longtemps, très longtemps. Certains pas étaient lourds, effarouchés, inquiétés par un coup de vent venu du large qui cherchait à me confisquer mon chapeau de paille. Certains autres étaient gracieux, portés par un vent subtil à l’odeur de foin de mer, un vent qui me chatouillait subrepticement la joue en un baiser d’une infinie tendresse. Que mon pas soit pesant comme un orage de juillet ou léger comme une neige scintillante, papa m’accompagnerait.

Il m’arrivait de vouloir marcher sans lui parce que je le trouvais envahissant, dérangeant. Je n’aimais pas sentir son regard derrière mon épaule. Je me sentais brimée, jugée. À d’autres moments, j’avais tellement besoin de sa présence rassurante, je souhaitais tant le voir à mes côtés et entendre son mantra musical.

Je visite la grande ville illuminée à la recherche des pas de mon papa. Ils me mènent aux monuments magnifiques qu’il a bâtis de ses mains crevassées par les gerçures, des immeubles qui suintent les sueurs salées de mon père, le bâtisseur : Gare centrale, Place Ville-Marie, Place des Arts.

Un jour, j’ai compris: fuir les pas incrustés dans le sable estropiait l’aventure exceptionnelle vécue avec lui l’après-midi d’un château de sable à la plage. Pour donner vie à notre château, je retourne à l’essence même de cet instant magique partagé avec mon père sur la plage sablonneuse.

Je fais le pèlerinage. J’y retrouve le château défraîchi, toujours aussi fier à dresser ses tours, ses arabesques, ses longues promenades et son pont-levis. Et, perchée sur la flèche du clocher, une étoile du Nord qui veille sur moi.

© Véronique Morel

Crédit photo : Luna Troizel (https://www.facebook.com/lunatroizel)
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