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Je m’arrête à Papeete pour me ravitailler et prendre un temps de repos avant de remonter vers le Nord, surtout qu’il me faut recoudre le foc balafré par les derniers coups de vent.

Je jette l’ancre dans la baie en fin d’après-midi. L’air est chaud, la mer, turquoise. Les palmiers et les vahinés ondulent des hanches pour accueillir les visiteurs au port. Le nectar enivrant dans lequel flotte l’île me chatouille les narines.

Je me rends sur la place pour casser la croûte. La nuit étoilée s’accroche au mât de mon voilier. La brise, discrète, réveille quelques rêves.

Je ne sais pas ce qui m’arrive! C’est ça! Le parfum de la Tiaré, sensuel, enivrant, ravive une rencontre troublante un soir d’hiver au Québec. Je tiens une femme dans mes bras le temps d’un slow.

Comme c’est étrange! Qu’est-ce que cette… Comment s’appelait-elle déjà? Voyons! Je ne me souviens plus. Que fait-elle chez moi ce soir? Ben voyons, je délire! Je me sens tout chamboulé! Je dois mal digérer, c’est comme rien. Ma vue flanche, j’ai un frisson. Une grippe?

J’ai dû marcher une bonne heure sur la plage pour retrouver le flux normal de ma respiration et surtout mettre mes esprits à l’endroit. J’ai croisé quelques couples d’amoureux, j’ai entendu murmurer deux femmes adossées à un Tou. De retour sur le pont de mon voilier, crayon et journal en main, je note mes impressions.

Elle est toujours là. Elle me hante, tout comme les marins en manque de tendresse pouvaient l’être par la Lorelei, l’ensorceleuse des mers. Ça doit être ça. Je suis seul sur mon voilier depuis maintenant neuf mois. Il y a de quoi être en perdition.

Je n’arrive pas à dormir. Énigmatique déesse à la peau noire, je la sens près de moi… et nous conversons… La soirée dans la cuisine chez Colette… Maheata! C’est ça, Maheata… Il y a si longtemps… Ça fait bien quarante ans!

Ma cousine attentionnée avait invité une fille qui me tiendrait compagnie ce vendredi soir, alors qu’elle et son chum et deux autres couples se retrouvaient dans sa cuisine pour danser. J’étais en promenade chez elle pour la fin de semaine, nos parents participant à un congrès de je-ne-sais-plus-quoi, et la belle Colette ne voulait rien changer à ses habitudes. Ce qui était parfait pour moi.

Je discutais hockey avec le chum de Colette quand la jeune fille est entrée. J’en ai eu le souffle coupé. Heureusement, les présentations échevelées entre nous tous m’éloignaient de Maheata. Et c’était parfait pour moi. La musique tonitruait, lançant les couples dans une danse folle au milieu de la place. Des vrais singes voulant grimper aux arbres! Ils riaient beaucoup, et fort. Moi, je ne savais pas danser. Maheata semblait attendre que je l’invite. Assis côte à côte, elle m’a dit, dans un accent chantant :

– Trouves-tu que Cournoyer a mal joué samedi dernier?

Une fille qui s’intéressait au hockey! Je l’ai regardée, ébahi. Elle me parlait, m’écoutait, m’ouvrait à des échanges – d’abord superficiels – et des propos empreints de franchise, sans fanfaronnerie, justes. Nous avons jasé de nos familles, des cheveux longs des Beatles, de ma vie à la campagne, de son séjour éphémère à Montréal, de nos rêves… La soirée a coulé comme un déluge, avec force, et rapidement.

Je l’ai enfin invitée à danser. Seul le néon de la cuisinière sauvait l’honneur de ne pas plonger les couples dans l’obscurité totale. Michel Polnareff chantait Love me! Maheata dans mes bras, nous nous sommes mis à tanguer, à nous laisser bercer par une vague d’abandon. Avec douceur, je promenais ma main dans son dos comme on marche en silence sur la plage, soûlé par un parfum inconnu jusque là. À la seule force de ma pensée, je lui ai dit : « Tu es belle, Maheata! Tellement belle! »

– Sortez de votre rêve, avait dit Colette en allumant le plafonnier.

Les jeunes se sont servi une dernière gorgée de Coke et quelques chips… Je tenais les mains de Maheata pour plonger dans ses yeux à tout jamais. Je suis entré chez elle par ses pupilles, véritables larmes d’Aphrodite : deux perles au cœur brun serties dans le visage rond de la lune.

Je ne l’ai plus revue.

Cette nuit, un parfum m’enivre. Tendez-moi une bouée, quelqu’un! Je suis naufragé de ma vie!

***

– J’ai un malaise fou ce soir, Raina. Les étoiles me rendent mélancolique.

Le sable est chaud, la plage, déserte. Il y a bien quelques promeneurs, sans plus. Maheata et Raina sont adossées au même Tou.

– Je sens un appel étrange, un appel de détresse. Je perds la tête, ma foi!

Raina a amené Maheata respirer l’air salin pour la sortir de sa torpeur fiévreuse.

– C’est fou! J’entends son souffle. Pas la plainte bestiale des hommes qui se sont payé mon corps pendant toutes ces années. Non! Un souffle subtil comme un frisson, qui porte au creux de mon être des mots inaudibles. Un souffle duquel émerge « Maheata, tu es tellement belle! » Pour recoudre mon âme meurtrie, j’ai savouré ces mots-là tant et plus, telle une incantation semblable à la menthe poivrée qui vivifie par son picotement, et dont la fraîcheur ramène à la sérénité.

– Mais de qui parles-tu, Maheata?

Fébrile, Maheata recroqueville ses jambes pour y poser sa tête. Le clapotis des vagues sur les voiliers accostés tout près la berce avec tendresse. Dans la tiédeur de la nuit, des larmes la visitent pour se pardonner la vie qu’elle a menée. Elle n’a pas cueilli de fleurs comme elle l’avait dit à Noé ce soir-là, dans la cuisine chez Colette.

– Colette m’avait invitée à me joindre à son groupe d’amis vendredi soir pour tenir compagnie à son cousin. Colette, c’était ma grande copine avec laquelle je jouais du piano à la salle de récréation après le repas. Quelques filles appréciaient nous entendre exécuter des morceaux à quatre mains et juste avant l’appel de la cloche, nous nous lançions dans un jam débridé. Toutes requinquées, nous pouvions endurer les quelques heures de cours ennuyeux de l’après-midi.

Noé était déjà là quand je suis arrivée. Tandis que les autres dansaient, lui et moi nous sommes mis à bavarder. De tout et de rien d’abord, puis raconter d’où nous venions, quels étaient nos intérêts. J’espérais devenir fleuriste ou herboriste, approfondir la composition des essences florales. Lui hésitait entre la prêtrise et le hockey. Se prénommer Noé avait de lourdes conséquences : sauver les âmes tout comme Noé avait rescapé l’humanité. Il n’avait jamais analysé son prénom sous cet angle-là. « J’ai manqué le but d’à peine deux minutes pour m’appeler Noël » m’avait-il dit. « Ah! D’où ton désir de jouer au hockey! » que je lui avais répliqué!

De prime abord, Noé n’était pas beau. Acnéique, l’échalas aux bras trop longs et à la pomme d’Adam proéminente ne me pâmait pas. Pourtant… Ses yeux d’où sortait une intelligence sensible, respectueuse, posée, brillaient comme les étoiles de mon ciel natal.

Avec timidité, il m’avait invitée à danser. Un slow. Love me de Polnareff faisait tanguer l’arche de Noé qui m’amenait ailleurs. Dans un bien-être, une complicité que je n’avais encore jamais vécus durant les deux années passées à Montréal. Naviguant dans la nuit, au milieu de la mer, enveloppée d’un souffle vibrant et sensuel, j’avais entendu, sans la moindre sonorité apparente : « Maheata, tu es tellement belle! »

Ce serait fou, tu ne trouves pas, d’être à nouveau en face de Noé? Ce soir, j’ai le sentiment qu’il est là, juste à côté de moi, que nous respirons le même air, que nous sommes dans le même tangage.

Il est entré chez moi par mes yeux. Ses étoiles scintillantes se sont installées dans ma pleine lune. À tout jamais.

Ma vie est une parenthèse ouverte dans laquelle se décompose une fleur de Tiaré.

© Véronique Morel 2019
© Crédit-photo : Hélène Filiatreault, Maggie (https://www.facebook.com/helene.filiatreault)

Texte remanié du texte original Vendredi soir dans la cuisine… paru dans le recueil de nouvelles Le vent dans les voiles…, éd. Aveline 2010, pp. 193-196