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Les hautes fenêtres cintrées de bois foncé se délestent de leur autorité, un vent douillet s’immisçant dans leurs jupes. Un soleil curieux s’aventure par l’une d’elles. Nous jacassons et nous nous bousculons comme de jeunes chiots, rassemblées dans la salle aux murs beiges. Il fait chaud. Très chaud. écolièresNos robes noires gorgées de sueurs exhalent l’excitation qui y règne.

L’effervescence perle ma nuque et les ailerons de mes narines. Mes yeux grand écarquillés tentent de deviner ce que cachent les trésors enrubannés déposés sur les tables alignées au pied de l’estrade. Le son du claquoir retentit. Silence! Un vieux couple affadi entre dans la salle : Mère Supérieure et Monsieur le Curé prennent place dans les fauteuils réservés à leur intention.

Les chansons, les récitations, les saynètes s’égrènent entre des remises de prix : de superbes livres parfois illustrés, des plumes-fontaines dorées, un chapelet ou un bénitier, des crayons à colorier, un étui en bois blond satiné… La liste des récompenses s’allonge, interminable.

Je suis fière de moi. J’ai bien réussi. Ce soir, mes parents me féliciteront pour cette promotion vers la huitième année, attestée par la signature en pattes de mouche de Sœur Marie St-Louis-de-France.

J’emprunte le chemin des vacances, bras dessus bras dessous avec Lisette. Nos éclats de voix défient les piaillements des moineaux. Monsieur Croisetière nous envoie la main, signal de départ pour l’aventure, les fantaisies. Comme à l’accoutumée, les demoiselles Dugré nous offrent des tartines géantes barbouillées d’une confiture à la fraise et la rhubarbe. Ce délice nous rappelle que l’été sera sucré, généreux de ses caresses et de ses pluies chaudes. Les légumes du potager pousseront à vue d’œil (encore faudra-t-il le désherber) et nous régaleront. Les fruits pendront aux arbres sous peu, comme des bijoux à offrir en gage d’amour.

Les dernières heures de classe signifient toujours les premiers élans des vacances. Ce 23 juin en fin d’après-midi, je viens de perdre des tonnes de discipline en troquant ma tunique de serge contre une robe en coton fleuri aux manches courtes. D’une pirouette pour la faire virevolter, je passe de petite fille docile et studieuse à une adolescente rêveuse, espiègle. Je ramasse une grosse brassée de ciel bleu et la porte à mon cœur. Son parfum de rires, de joies, de découvertes, de liberté m’étourdit!

IMG_20190330_livreInstallée dans la balançoire verte sous la talle de bouleaux, je dépose sur mes genoux la récompense pour ma progression en rédaction : Françaises d’Amérique – esquisse historiquequelques traits vécus de la vie des principales héroïnes de la Nouvelle-France par Corrine Rocheleau, textes agrémentés des dessins de Mme Albani Rocheleau-Brodeur.

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Je ferme les yeux, inspire profondément et rends grâce d’être comblée de la sorte. De mes doigts tremblotant d’émoi, je caresse la couverture cartonnée aux pourtours festonnés d’une dentelle en relief. Religieusement, comme au cloître, je fais le silence dans ma tête et dans mon cœur. Je tourne la première page, enivrée par l’odeur d’encre : une drogue, un élixir m’embuent l’esprit. Je voyage en des terres lointaines à la rencontre de personnages doux et bons, de femmes exemplaires, et j’en jubile!

Les vacances augurent bien en compagnie de mon amie préférée, la lecture!

© Véronique Morel 2019, texte et photos
Photo des écolières provenant des archives du Collège St-Joseph
Photo de la pile de livres provenant de Pixabay sur Internet