Étiquettes

, ,

Ça m’est tombé dessus comme les douze coups enjambent le Nouvel An. Tandis que les pétarades des bouteilles de champagne enterraient les rires montant de la salle à manger, de ce côté-ci du mur régnait une ambiance de terreur.

— Tu es congédié.
— Pourquoi?
— Voleur, sors d’ici, hurla le cuisinier.

Le plongeur, le saucier, la pâtissière, tous me dévisagèrent. Ils n’en croyaient pas leurs oreilles.

J’ai enfilé mon manteau et mes bottes, agrippé mon sac à dos et me suis retourné avant de quitter les lieux.

— Bonne année quand même vous autres. Soyez heureux!

À tour de rôle, ils m’ont serré la pince.

Le chef avait rejoint les fêtards depuis un moment. Je l’entendais faire le coq auprès des femmes coiffées d’un diadème, les épaules dénudées, les joues rouges de concupiscence.

Fripouille? Moi? Qu’insinuait mon patron? J’avais beau me creuser le ciboulot, je ne comprenais pas. Jamais je n’avais dérobé d’économes ou d’assiettes, pas même une serviette. Depuis trente-six mois, j’effilais. Avec minutie. Tous les jours, une cliente mystérieuse s’asseyait face au décor pour siroter le potage au céleri. Le chef m’interdisait qu’un fil se prenne dans la dentition de la dame. Une seule fois, je me suis étiré le cou jusqu’au carreau vitré pour l’observer : un quartier de lune accroché au visage, une bulle de savon aux éclats nordiques. Je puisais mon ardeur dans sa beauté.

J’ai croisé le plongeur la semaine dernière devant un café infect dans une bicoque non moins minable.

— Hier, le boss m’a pointé la forêt de son menton pointu. « Regarde », qu’il m’a lancé. Le frimas enveloppait les arbres. « Je vois rien » que je lui ai répondu.

— Ces bêtes étranges. On dirait des orignaux. Devine de quelle matière ils sont fabriqués?

le-point-du-jour-14-12-2016Le plongeur me raconta qu’il se plissait les yeux pour tenter de les débusquer. « Je trouvais le cuistot un peu fêlé finalement! », qu’il me rallonge en sourdine.

Je venais de cliquer. Je l’ai entraîné dans le boisé jusqu’à l’arrière du restaurant. L’environnement baigne dans une vapeur magique. En été, les convives dégustent leur repas sur une terrasse aménagée devant le lac. Durant la saison froide, l’étendue glacée rend l’espace intemporel, immaculé, moelleux comme une meringue.

Éberlué, il découvrit les orignaux, non pas de givre, mais…

— Oui, oui. Depuis la première branche de céleri que j’ai effilée, j’ai sauvegardé la manne. Sinon, on l’aurait retrouvée dans le compost pour engraisser le terreau des fines herbes. Je préférais la transformer en œuvre d’art plutôt qu’en fumier.

J’apportais mon trésor à la maison, sans trop savoir ce qu’il en adviendrait. J’alignais les fils bien droits sur un linge pour les mettre à sécher, puis les ranger dans une boîte. Cet hiver, il me prit l’idée de créer des silhouettes pour honorer celle par qui je gagnais ma croûte, assuré de l’éblouir avec ma sculpture. Paf! Le chef, lui, ne rigolait pas. Et m’a foutu dehors.

— Le plongeur, suis-je vraiment un voleur?

 

© Véronique Morel
Le point du jour
Crédit-photo : Élise Bilodeau (https://www.facebook.com/elisebilodeau02)
Reproduction autorisée