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sapincrochuIl décrépit. Les horreurs décuplées devant les yeux de Sapin Crochu endolorissent ses paupières. Sa chevelure, ébouriffée par la violence des âges, l’associe à l’épouvantail du jardin. Ses lèvres sommeillent sous une moustache grise. L’usure du temps déforme sa colonne qui chancelle vers l’inconnu. Une maladie décolore sa peau ridée, lui donne l’allure d’un lutin surréaliste surgi de nulle part.

Il neige ce soir. Des flocons ouatés s’agrippent à ses cils, déboulent en cascade jusqu’à ses réminiscences.

Chaque année, durant la période des réjouissances, une armée de congénères le quitte pour un avenir flamboyant dans des chaumières, à l’abri des bordées et des intempéries. Il les envie, leur envoie un signe de la main, car il ne les reverra plus. Aucun n’est revenu de cette épopée féérique. Les conifères partent la tête haute, le torse bombé, décidés à créer l’émerveillement de leurs hôtes. Ils se parent de bougies multicolores, entourant leurs bras de boas argentés. Plusieurs d’entre eux se couronnent d’une étoile étincelante. Ils règnent avec majesté au cœur de la fête. Sapin Crochu fait la sourde oreille à ces ouï-dire. Il hésite, puis se ravise. Il aime bien rigoler des fadaises du Bonhomme à la barbe blanche!

Il en a tant rêvé! Apprivoiser la joie humaine, devenir flamboyant, trôner à côté de la cheminée, des enfants pantois le caressant du regard. Son imagination fertile l’amusait en cette lointaine époque.

Maintenant, il courbe l’échine. Abreuvé de souvenirs, il chasse la crainte de l’obscurité et les hantises troublantes de son sommeil.

Les questions fusent. Il veut comprendre où se rendent ses comparses après leur départ. S’épanouissement-ils en ces lieux fermés? Quelle tristesse de croître entre quatre murs, sans lumière, ni vent, encore moins d’air pur, se dit-il!

Est-ce vraiment l’aboutissement d’une existence en quête d’humanisme, de partage, d’espérance? Pourquoi le priverait-on de célébrer Noël une ultime fois en compagnie des petits et des grands?

La délivrance le harcèle. La résine se retire de ses veines. Desséché, le vieillard craque comme glace en débâcle. Résistera-t-il à la bourrasque qui fouette? Dénaturé, il se laisse choir sur le tapis moelleux, à la clarté des pépites évanescentes, tandis que la rafale chante une oraison funèbre, splendeur d’une élégie hors des saisons ou de l’espace.  La neige illumine la traverse vers les ténèbres. De l’autre côté de la nuit se lève un jour nouveau.

© Véronique Morel
La neige qui neigeait, Côteau du Lac (12 décembre 2016)
Crédit-photo : Hélène Lavarière (https://www.facebook.com/helene.lavariere)
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