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Je suis née dans la maison voisine de celle où mon père a vu le jour.

Les arbres des deux propriétés se chatouillaient par les racines sous la clôture; ils frissonnaient au même vent, leurs branches animées de regards complices. C’était l’automne, au temps des clins d’œil solaires entre les ramées colorées.

Sexagénaire, je redeviens l’enfant qui réclame le récit de sa venue au monde, un rituel annuel qui me comble de bonheur.

― Maman, raconte-moi ma naissance.

Il faisait une journée radieuse. Les feuilles, aux teintes d’une beauté inouïe, s’accrochaient. Les froidures s’installaient doucement.

Mon instinct jugeait le temps venu pour toi de quitter ton antre et découvrir le décor enchanteur et flamboyant qui nous entourait.

J’ai pensé qu’il te faudrait un coup de main. J’ai lavé le plancher de la cuisine à quatre pattes. Essoufflée, fatiguée, je me suis essuyé le front du revers de la main. Fiouf! Tu pouvais arriver, tout resplendissait.

Les heures s’écoulaient. Tu te laissais désirer. J’ai préparé le souper en délayant la pâte à crêpe pour ton père et les trois bambins qui égayaient déjà notre demeure. Ma portion servie, j’ai cru inapproprié de me régaler d’un tel festin. Je suis restée sur ma faim. Quelle idée brillante!

Tu as saisi à quel point je me sacrifiais pour t’ouvrir les bras. Sans attendre, tu as pioché pour déloger les pépites d’or de la paroi et te frayer un chemin jusqu’à mes yeux.

En osmose, nous avons accordé nos mouvements dans une poussée ultime. La sage-femme s’est approchée pour me soutenir et t’envelopper de langes dès que tu as montré le bout de ton nez.

Belle, vigoureuse, avec tes dix doigts et autant d’orteils, ta bouche en cœur quêtait la tétée.

― Dans ton ventre? Comment ça se passait dans ton ventre?

Toi et moi, nous vivions un grand mystère, un secret unique à nous deux. Je humais les fleurs pour te parfumer. Je me déplaçais en filigrane dans tes rêves. Tu nageais dans mes eaux protectrices, tu culbutais ou jouais à la cachette. Il s’agissait que ton père veuille t’attraper le poing pour que tu t’enfuies dans les replis aqueux de ton univers. Nous étions seules à en connaître les recoins.

 

Admirative, je comptais les fions sur ma peau tendue. La science les appelle vergetures. Pour moi, ils formaient l’enchevêtrement de ta généalogie… peut-être les lignes de ta destinée.

Parfois, tu harmonisais tes glouglous à mes refrains berceurs, ou tu pleurnichais en écoutant ma voix fâchée réprimander tes frères ou ta sœur. Tu manifestais ton désarroi à mes sautes d’humeur en m’assénant des coups de pied dans les côtes.

Rien n’y faisait. Je t’aimais à tout rompre, de jour comme de nuit, durant trois saisons. La quatrième t’appartenait. Elle deviendrait ton royaume d’éternité : une fille d’automne, d’Action de grâce, de lumière inspirante, de rires craquants comme les feuilles sèches sous tes pas amusés. Tu allais mettre un soubresaut d’espérance dans nos vies avant l’hiver et ses bourrasques.

Heureux anniversaire, Souricette!

― Merci maman pour ton amour.

© Véronique Morel
© Captif dans une bulle, photo prise à Zakopane, Pologne, été 2016