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Elle pleure. Sa carrière tombe à l’eau. Peut-on être aussi ridicule devant un public conquis que l’on trahit par notre négligence?

Pour l’inauguration du centre culturel, les autorités municipales avaient invité la jeune femme à donner un récital. Tous étaient fiers de la petite fille du coin qu’on acclamait aussi à l’étranger. Ses père et mère, orgueilleux comme des paons, recueillaient les salutations des dignitaires dans le hall. Pour l’occasion, elle interpréterait la Sonate pour violoncelle et piano de Claude Debussy.

Elle jouait divinement. Les mélomanes s’en réjouissaient; les néophytes s’éveillaient à une musique sublime. Les arpèges dialoguaient avec les notes échappées du piano.

Une sueur froide perla au front de l’interprète. Les pulsations s’accélérèrent, sa respiration devint haletante. Son cri compétitionna avec le sol suraigu au sommet du Finale de la partition. Effrayée, elle bondit de sa chaise et la fit culbuter. Son archet se fracassa sur le plancher.

Les spectateurs se mirent à toussoter, certains riaient, gênés, d’autres huaient. Elle s’élança vers les coulisses, folle de rage, ses deux morceaux d’archet dans une main. Elle portait son instrument à bout de bras. Il ressemblait au gamin tiré par une oreille, à qui l’on reproche d’avoir pincé sa sœur. Elle s’esquiva, humiliée.

larme geléeElle grelotait, accroupie sur le rivage. Le froid activait ses larmes. Des idées patinèrent sur ses joues, se poussant l’une l’autre pour la narguer de plus belle.

Je savais bien que tu n’as pas de talent.
Voilà ce qui arrive quand on se croit une artiste!
Pour qui te prends-tu, petite violoncelliste de rien?
Nul n’est prophète en son pays!
Il te reste des croûtes à manger!

Assez! Taisez-vous! Je ne vais quand même pas en faire tout un plat! se dit-elle dans une inspiration profonde.

Téméraires, quelques cristaux se hasardèrent sur la patinoire lacrymale. Elle frissonna d’émoi. Apaisée, elle pouvait rentrer à la maison.

Pourquoi? demandèrent ses parents.

Une araignée, virtuose du grand écart et des coups d’archet, m’a apeurée.

© Véronique Morel

Photo de Sylvie Brunelle, reproduction autorisée
(https://www.facebook.com/sylvie.brunelle.33)